retour imprimer © Lettre du pS-Eau 49 de Oct 2005

Programme Alizés Sénégal

Répliquer un projet réussi n'est pas gagné d'avance

Lancé au début des années 90, le programme Alizés a permis l'installation de 200 éoliennes en Mauritanie. Suite à cette opération, Alizés a démarré en 1997 un nouveau projet de réhabilitation et d'installation d'éoliennes de pompage au nord-ouest du Sénégal. Mais la décentralisation au Sénégal et de nécessaires adaptations conduisent Alizés à prendre un nouveau cap.

Lancé au début des années 90(1), le programme Alizés prévoyait l'installation de 101 éoliennes de pompage en Mauritanie. Il aboutira, directement ou indirectement, à l'installation en une dizaine d'années de 200 éoliennes dans ce pays. Suite à cette opération, une première étude (initiée par la région Nord-Pas-de-Calais) évalue en 1993 la faisabilité d'un programme de réhabilitation et d'installation d'éoliennes de pompage au nord-ouest du Sénégal.
Le littoral sénégalais, de Dakar à Saint-Louis, est la zone la plus ventée du pays et les éoliennes sont adaptées aux nombreux villages de moins de 500 habitants de cette région très peuplée proche de la Mauritanie.
Par ailleurs, dans la vallée du fleuve Sénégal, de nombreux villages de 1000 habitants ou plus manquent aussi cruellement d'alimentation en eau potable. Trois régions administratives sont concernées : Saint-Louis (jumelée avec la région Nord-Pas-de-Calais), Louga et Thiès.
Après quatre années de recherche de fonds(2), les ONG françaises GRET et EER(3), associées au bureau d'études sénégalais SEMIS, démarrent Alizés Sénégal en 1997. En 2001, 28 villages du nord-ouest du Sénégal sont alimentés en eau potable. Différentes solutions techniques ont été mises au point pour répondre aux besoins et aux contraintes de chaque site :
• 24 éoliennes multipales et 2 pompes solaires sont installées sur des puits ou des forages existants, principalement dans les départements de Louga et Kébémer. Chaque équipement comprend l'éolienne ou la pompe solaire, un ou deux bassins de stockage de 10 m3, une ou plusieurs bornes-fontaines et une clôture pour conserver des abords propres ;
• 2 stations de pompage, traitement et distribution des eaux de surface, concernent les 2000 habitants des villages de Guidakhar et Ndiawdoune (département de Dagana), tous deux situés sur des nappes salées.

Des éoliennes à valeur ajoutée locale
L'éolienne de pompage est une machine mécanique : le rotor multipale entraîne par un mécanisme de transmission (variable suivant les modèles) et une longue tige, une pompe à piston plongée dans l'eau. La construction mécano-soudée de ce type d'éolienne peut se faire en grande partie, voire totalement, au Sénégal, ce qui augmente la création de valeur ajoutée locale.
Dans un premier temps, Alizés a installé le modèle Oasis (3 m de diamètre) déjà utilisé en Mauritanie. Un transfert de technologie a été organisé entre le fabricant mauritanien et la société EIC de Saint-Louis. Mais ces éoliennes se sont avérées ici moins performantes, du fait d'une combinaison de facteurs défavorables.
D'une part, la population villageoise est plus importante qu'en Mauritanie. D'autre part les puits, plus profonds, sont installés au centre des villages et donc protégés du vent, ce qui constitue un potentiel éolien plus faible et mal connu. Enfin, un moindre encadrement du transfert de technologie, des débits insuffisants et des pannes répétées aboutissent à des résultats insatisfaisants.
Le modèle Oasis a donc dû être abandonné au profit de l'éolienne SSM, introduite au Sénégal dans les années 80 par l'ONG italienne LVIA et construite par l'entreprise SSM de Thiès. Elle est plus robuste car tournant plus lentement, plus puissante (6 m de diamètre), mais aussi plus chère (7000 € contre 4000 €, installée).
Douze éoliennes argentines de marque FIASA (3 à 4 m de diamètre), installées dans les années 80 et longtemps abandonnées, ont également été démontées et réhabilitées par EIC(4). Leur robustesse, leurs dimensions légèrement supérieures et leur mécanisme de transmission (par engrenages), les rendent plus performantes que l'Oasis.
On compte donc aujourd'hui sur la zone d'intervention d'Alizés,
6 éoliennes Oasis, 10 SSM et 12 FIASA, ainsi que 2 pompes solaires Total Energie. La diversité des solutions techniques permet de mieux couvrir les besoins, mais pose des problèmes de maintenance.

La situation la plus cruciale du point de vue de l'eau potable est celle des villages installés en aval du fleuve dans le département de Dagana. Dans cette zone, la présence d'une nappe souterraine salée oblige à consommer l'eau de surface, avec une prévalence croissante des maladies hydriques, la bilharziose en tête.

Pour rendre cette eau consommable, Alizés a dû innover en installant des stations de pompage, traitement et distribution adaptées aux villages de moins de 2000 habitants. Deux sites ont été équipés: N'Ddiawdoune avec l'assistance technique et financière de l'ONG Aquassistance et de l'Agence de l'eau Seine-Normandie, Guidakhar avec la société Nord-Pompes de Cambrai.
Dans les deux cas, le schéma de traitement se fonde sur une combinaison de techniques éprouvées :
– pompage de l'eau du fleuve (éolienne SSM à N'Diawdoune, éolienne FIASA à Guidakhar) ;
– décantation/floculation de l'eau pompée pendant 12 à 24 heures ;
– refoulement de l'eau décantée (2e éolienne à Ndiawdoune ou pompe solaire à Guidakhar(5)) ;
– filtration sur sable ;
– chloration ;
– stockage dans un château-d'eau ;
– distribution par des bornes-fontaines installées dans le village.

Sur ces sites les résultats sanitaires ont été spectaculaires : ainsi à N'Diawdoune, les enfants ne souffrent plus d'amibiase et de bilharziose et le taux de fréquentation de l'école est passé de 78 à 98 % la première année.

Au total, pour un investissement d'environ 50 euros par personne (hors dépenses de formation et d'animation), près de 8500 villageois ont bénéficié d'Alizés. Pour assurer la pérennité de ces équipements, les ONG sont parties du principe qu'il fallait, comme en Mauritanie, impliquer les usagers. Chaque installation a donc résulté d'un long processus comprenant :
– l'information des futurs usagers avec une visite de responsables locaux en Mauritanie et une restitution dans chaque village ;
– la sélection des sites selon différents critères techniques : 130 visites de présélection ont été réalisées pour 41 villages retenus ;
– la signature d'un acte d'engagement et le versement d'une participation du village (30 d'entre eux) aux investissements : 600 € pour le pompage sur puits ou forages, 900 € pour les stations de traitement de l'eau du fleuve.


Alizés : un projet pilote au Sénégal
Cette implication a été complétée par un contrat annuel de maintenance passé avec les sociétés EIC ou SSM. Le village s'est engagé également à épargner pour le renouvellement des équipements. Ce dispositif a été mis en place dans le cadre de comités de gestion villageois, en concertation avec les administrations nationales et les communautés rurales. Mais il faut bien se rendre à l'évidence, ces dispositions ne sont pas suffisantes :
– la participation à l'investissement reste relativement minime et engage finalement assez peu les villageois, surtout quand elle est payée par quelques ressortissants « émigrés »;
– les cotisations forfaitaires n'incitent pas à une bonne gestion de l'eau et ne sont pas toujours payées avec régularité… même une fois l'eau fournie ;
– l'éloignement de certains sites, des impayés, ainsi que des difficultés propres aux entreprises, ont conduit à la rupture des contrats et donc à une maintenance insuffisante. Quatre ans après la fin des travaux d'installation, des éoliennes sont en panne et un travail de remise à niveau est en cours.

Pour remédier à ces difficultés, le paiement de l'eau au volume a été institué dans les stations de traitement dès leur démarrage : à N'Diawdoune, les habitants payent 0,7 euro/m3 (500 Fcfa/m3) l'eau du fleuve potabilisée, soit moins qu'une eau douteuse achetée «à la charrette».




Vouloir répliquer un projet n'est pas gagné d'avance…
Au fil des contraintes rencontrées et des remodelages successifs, Alizés a pris un nouveau visage. Faute de financements, le volet «petite électrification rurale» initialement prévu a été abandonné. Les choix techniques initiaux ont dû être modifiés pour s'adapter aux conditions spécifiques de chaque site. D'un projet de diffusion, Alizés devient peu à peu un projet pilote au Sénégal.
C'est pour rendre compte de tout cela qu'un important travail de capitalisation a été engagé en 2002 avec l'appui de la région Nord-Pas-de-Calais(6). Ce travail a aussi permis de définir une nouvelle étape débutée fin 2004.

Si l'utilisation des énergies renouvelables demeure d'actualité, l'accent est mis aujourd'hui sur l'eau et la santé à travers :
• 8 nouvelles stations de traitement des eaux de surface en aval du fleuve Sénégal. Les pompes pourront être éoliennes, mais aussi solaires ou électriques grâce au réseau venant du barrage hydroélectrique de Manantali. A ces stations s'ajouteront 13 éoliennes, ou pompes solaires, sur puits ou forages, principalement à l'ouest de Louga. Au total ce sont 15000 habitants qui devraient bénéficier de ces investissements ;
• la formation et le suivi pour une amélioration de l'hygiène de l'eau et de la santé par une ONG locale, l'ASBEF ;
• la formation et l'implication des entreprises locales pour la fabrication, l'installation et la maintenance (EIC, SSM ou d'autres) ;
• l'assistance aux villages pour une bonne gestion technique et économique des équipements, y compris les 28 sites déjà équipés.

Concrètement, le bureau d'études sénégalais SEMIS est en charge du personnel basé à Saint-Louis (un chef de projet, un ingénieur et deux animateurs). Cette équipe est appuyée par des missions ponctuelles des ONG françaises GRET et Aquassistance. Les coûts d'investissement prévisionnels s'élèvent à environ 13800€ pour une installation complète sur puits ou forage existant (+ 4000 € pour la rénovation du point d'eau existant si nécessaire). Les stations de pompage et traitement de l'eau du fleuve coûtent de 40000 €
pour 500 à 1000 habitants à 67 000 € pour 1500 habitants.


2004-2008: cap sur les acteurs locaux
Pour réaliser ces investissements, les acteurs locaux sont impliqués dès le début de manière plus effective. Dans la première phase, l'équipe Alizés était à la fois maître d'ouvrage délégué, maître d'œuvre et, en partie, prestataire. Le comité de pilotage, lieu de concertation avec les acteurs nationaux, n'avait pas de rôle opérationnel. Les communautés rurales étaient informées, leurs représentants participaient aux réunions villageoises sans être véritablement actifs.
Les difficultés de fonctionnement montrent une nouvelle fois que les ONG doivent se limiter à l'accompagnement et à la formation des organisations permanentes que sont les collectivités élues (ici les communautés rurales qui regroupent plusieurs villages), les administrations nationales ou les entreprises locales.
Fort de ce constat, Alizés accompagne aujourd'hui les communautés rurales élues dans leur rôle de maître d'ouvrage(7), et les ARD(8) (agences régionales de développement, organe technique des conseils régionaux et des communautés rurales) dans leur rôle d'assistance à ces maîtres d'ouvrage. Un contrat doit être passé entre chaque communauté rurale et un maître d'œuvre local autre que l'équipe Alizés. Enfin, le recours à des prestataires locaux est systématisé, y compris par exemple pour contrôler la comptabilité des comités de gestion.
Dans une telle configuration, après Alizés, les acteurs locaux seront compétents et toujours présents pour gérer de nouveaux investissements, y compris avec d'autres sources de financement. Cela donne l'impression de «perdre du temps», de ne pas être efficace car des mois se passent avant que des investissements se voient, mais Alizés et ses partenaires parient sur le long terme. L'enjeu ici est bien de créer et mettre en place des mécanismes de concertation, de décision et d'accompagnement de réalisations hydrauliques pérennes : «faire faire» et «faire avec» et non «faire à leur place».
Un guide des procédures a été réalisé à cet effet afin de proposer une démarche logique, cohérente et connue de tous. Ce guide s'articule autour des différentes étapes de l'intervention qui vont de l'information préalable dans les villages jusqu'à la réception finale des ouvrages en passant pas les actions d'accompagnement et de formation prévues au niveau de l'hygiène, de la gestion et de la maîtrise technique des installations.
Cette phase Alizés II est financée par l'Union européenne, le ministère français des Affaires étrangères, le conseil régional du Nord-Pas-de-Calais et les Ong Aquassistance, Espace éolien régional et Gret. Les trois premières réalisations prévues ont déjà été identifiées. Elles seront réalisées en 2006 dans les villages de Ndiakaye, Fanaye Walo et Khare.

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1 Avec le soutien du ministère français des Affaires étrangères (MAE) et de l'Union européenne.
2 Fonds provenant en grande partie de l'Union européenne, du ministère français des Affaires étrangères et de la région Nord-Pas-de-Calais.
3 GRET, Groupe de recherches et d'échanges technologiques, à Paris.
EER, Espace éolien régional, à Lille.
4 L'éolienne FIASA est le fruit d'un transfert de technologie entre la Sté américaine Aermotor et la société argentine d'équipements agricoles FIASA.
5 A l'origine, le pompage se faisait par l'intermédiaire d'une pompe solaire installée près du fleuve et non près du village distant d'environ 400 mètres. Deux vols de panneaux solaires dont le 2e a concerné tous les modules, nous ont amené à redéfinir le système de pompage et le remplacer par une éolienne mécanique. Le vol des panneaux solaires est une vraie plaie pour le développement de cette énergie sur des sites un peu isolés.
6 Les résultats de cette capitalisation sont diffusés sur : www.alizes-eole.com, www.gret.org, www.semis.sn
7 Cela était prévu en partie dans la phase Alizés 1 mais des retards dans la mise en place de la politique de décentralisation et de la déconcentratin des services de l'Etat n'a pas permis de mettre en œuvre cette dynamique de travail.
8 Les ARD sont de création relativement récente, à l'exception de celle de Saint- Louis.


MN. Reboulet, L. Provencher, M. Le Corre, O. Hann,
Marie Noëlle Reboulet (Espace éolien régional),
Lisette Provencher, Mathieu Le Corre (Aquassistance),
Ousmane Hann (Semis),
Jacques Monvois (Gret)

Aquassistance - Nanterre - France
GRET - Nogent sur Marne - France
GRET - Nouakchott - Mauritanie
SEMIS - Dakar - Sénégal
 
 

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