retour imprimer © Lettre du pS-Eau 21 de Jun 1995

Accès à l'eau et mode d'utilisation

Hommes et femmes : des intérêts parfois divergents, souvent complémentaires

Les conséquences des différents modes d'utilisation et de gestion des ressources en eau ne sont pas les mêmes pour les usagers hommes et femmes. L'utilisation, l'accès et le contrôle de ressources naturelles, telles que la terre et l'eau, ainsi que les tâches, les moyens et les responsabilités qui s'y rapportent, varient considérablement selon le genre et selon l'usage spécifique. Cependant, la perception de ces divergences est loin d'être uniforme et jusqu'a présent, aucune étude sérieuse complète n'a été faite sur les questions de genre .

Dans le domaine du développement et de la gestion des ressources en eau, rares sont les organisations d'aide qui s'interrogent sur l'usage qui est fait de l'eau et à qui elle est destinée au niveau des ménages et des communautés. Pendant longtemps, les programmes d'approvisionnement en eau pour le développement industriel ont considéré le ménage comme la plus petite unité homogène de production, de consommation et de prise de décision. Pourtant, dans la plupart des sociétés, les hommes et les femmes, souvent secondé par les enfants, s'occupent à des tâches différentes et n'ont pas les mêmes droits de décision et de mainmise sur les ressources (Overholt et autres, 1991).
Un approvisionnement en eau pour l'irrigation est en général sous le contrô1e d'hommes, et ceux-ci influencent les associations responsables des infrastructures et déterminent le mode d'utilisation de l'eau. Même la production des champs cultivés par les femmes et celles des jardins potagers est souvent partiellement contrô1ée par les hommes, de même que l'eau à usage non agricole (van Koppen, 1990).
Les divergences d'intérêts, de travail et de pouvoir entre les hommes et les femmes, observées dans les projets d'irrigation, apparaissent aussi dans le domaine de I'approvisionnement en eau potable. Souvent plus motivées pour établir et maintenir un approvisionnement en eau amélioré, les femmes ne participent pas pour autant à la prise de décision et à la gestion des projets.
Un des principaux points de désaccord entre les femmes et les hommes porte sur l'emplacement des points d'eau. Tantôt les hommes voudraient que la source soit implantée à l'extérieur de la communauté pour abreuver le bétail, alors que les femmes préfèrent une localisation à I'intérieur pour un accès plus aisé. Tantôt les femmes désirent que la source soit placée à l'extérieur pour faire leur lessive, discuter entre elles en paix ou aménager un potager communal, tandis que les hommes préfèrent l'avoir à l'intérieur pour la contrôler (IRC, 1994).

Les normes occidentales de la division du travail

Après la construction d'une nouvelle adduction d'eau, on recrute d'habitude des femmes volontaires pour le maintien de 1'hygiène et la maintenance préventive - ce qui constitue le gros du travail - tandis que les hommes reçoivent une formation spécialisée et sont payés pour des travaux de réparation et de maintenance. Comme la construction, la formation est basée sur les normes occidentales de division du travail. Mais dans certaines cultures, les hommes qualifiés, qui ne sont pas directement affectés lorsque le système tombe en panne, sont peu motivés à visiter les points d'eau domestiques pour les travaux de maintenance. D'ailleurs les visites fréquentes des hommes aux points d'eau utilisés par les femmes sont mal vues.
Les femmes se voient en général assigner le domaine de la santé et de 1'hygiène : on leur demande de changer les habitudes hygiéniques de toute la famille, sans se rendre compte qu'elles n'ont peut-être ni le temps ou les moyens financiers pour modifier leurs propres comportements, ni I'influence nécessaire pour changer les comportements des membres mâles de la famille ayant dépassé les 8?10 ans. Ainsi, les projets tendent à dénier aux femmes les compétences et le pouvoir dans des domaines où elles pourraient agir et à ne pas reconnaître les occasions où le changement de comportement des hommes serait possible et opportun.
Dans le domaine de 1'hygiéne et de I'assainissement le progrès est relativement lent. Une des raisons est peut-être le fait que I'approvisionnement adéquat en eau est un enjeu politique et un besoin ressenti également par les hommes et les femmes, alors que I'assainissement est un besoin moins fondamental, mais ressenti plus directement par les femmes que par les hommes. Une évaluation différenciée, selon les genres (hommes ou femmes), des besoins et de la volonté de payer à fait ressortir des différences d'intérêts et de motivations (Kurup).
La division du travail entre les hommes et les femmes est souvent déterminée par l'usage, mais les projets d'assainissement peuvent entraîner un accroissement des charges des femmes lorsque par exemple plus l'eau est nécessaire ou que le nettoyage incombe uniquement aux femmes et aux filles. De très bons résultats ont été obtenus en formant les femmes comme maçons pour la construction de latrines (van Wijk, 1993).

Le genre : une donnée incontournable
Comment les projets et programmes s'y prennent-ils pour intégrer I'aspect du genre dans la planification ? Les techniques de recherche et de planification participatives ne peuvent être utiles que dans la mesure où elles tiennent aussi compte du genre et sont menées dans cette optique (Lammerink et WoIffers, 1994).
Concernant les systèmes traditionnels, des recherches ont montré que les deux sexes participent à I'approvisionnement en eau et à l'assainissement mais que, en pratique, ce sont souvent les femmes qui prennent les décisions et sont chargées des travaux quotidiens. Lorsqu'un appui externe intervient, les problèmes liés au genre sont rarement examinés et la plupart du temps, cela implique que les femmes perdent leurs droits traditionnels (Povel, van Wijk, 1985).
« L'eau, un bien économique », « la gestion des ressources en eau au niveau approprié le plus bas », « la participation de toutes les parties intéressées », ne sont que des paroles creuses tant qu'on ne sait pas quels sont les groupes concernés Par le passé, c'était surtout des différences socio-économiques et culturelles telles que les classes sociales, les castes, les ethnies et les religions, qui distinguaient les populations entre elles.
Depuis une dizaine d'années, de plus en plus d'intervenants considèrent le genre comme une variable interagissant avec les autres, mais qui exerce aussi une influence propre sur l'utilisation de l'eau et sur les décisions relatives à l'eau. Des recherches et des projets récents ont non seulement mis en lumière ces problèmes, mais commencent également à proposer des moyens pour les résoudre. Désormais, les méthodes de recherche, les instruments et les systèmes pour améliorer la gestion et le développement des ressources en eau doivent être axés sur le genre, et le personnel des projets être sensibilisé à cet aspect.


Christine VAN WUK-SUBESMA
Centre international de l’eau et de l’assainissement (IRC)

IRC - Den Haag - Pays Bas
 
 

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