retour imprimer © Lettre du pS-Eau 96 de Jan 2026

Au Burkina Faso: Maintenir et adapter les interventions à Sakoula

Depuis 1987, Morija intervient au Burkina Faso sur des projets d’accès à l’eau et de promotion de l’hygiène (1). Malgré la déstabilisation multifactorielle du pays et les risques de sécurité, l’association poursuit son action. Récit des questionnements et adaptations successives.

Ouagadougou et sa périphérie sont plutôt préservées de la vague de violence qui s’étend dans le pays. Morija avait identifié en 2021 le quartier Sakoula pour y implanter un projet WASH au regard de la situation et des besoins de la population. L’objectif est d’améliorer la gestion locale des services d’eau et d’assainissement, ainsi que l’accès durable à l’eau de boisson salubre et d’améliorer la situation sanitaire et environnementale. La première phase du projet s’est déroulée de 2022 à 2024, avec le soutien des Agences de l’eau françaises au départ, et de la Ville de Paris sur tout le cycle. La suspension de l’aide publique au développement de la France pour le Burkina Faso en cours de projet a ajouté un nouveau challenge. En 2025, une nouvelle phase du projet a débuté. Beaucoup d’acteurs internationaux se sont désengagés du pays et les financements publics français restent presque inaccessibles pour le pays, alors que la période de transition politique débutée en 2022 se poursuit.

Une société civile toujours active

La société civile burkinabè a toujours été dynamique et inspirante pour les projets de développement. Toutefois, de nombreux acteurs sont en difficulté depuis la diminution ou le retrait des soutiens internationaux. La lutte contre le terrorisme se traduit par un renforcement du contrôle de la société civile ou de toute organisation agissant sur le territoire. De façon pratique, les activités liées aux ONG sont beaucoup plus contrôlées. Morija a toujours travaillé en lien avec les autorités locales, mettant un accent ces dernières années sur la redevabilité locale auprès des populations participant aux projets ou des autorités sur place. La demande d’autorisation de mise en oeuvre du projet n’a donc pas été un obstacle au bon déroulement des activités.

Le contrôle renforcé des fonds envoyés dans le pays pose lui un souci logistique plus important. Afin de vérifier que les fonds internationaux ne viennent pas financer le terrorisme, de nouveaux contrôles sont effectués par les autorités. Ces contrôles entrainent du travail supplémentaire pour les partenaires qui doivent déclarer chaque versement avant de pouvoir les utiliser, ainsi que des délais dans la mise à disposition des fonds à la banque. À la fin de l’année 2025, les fonds mettaient environ 15 jours pour être disponibles sur place après qu’ils aient quitté les comptes bancaires en Europe. Ce délai enlève une partie de la flexibilité et de la réactivité des activités sur place. Il oblige à une planification plus importante que peut supporter Morija mais qui peut mettre en danger des structures plus petites ou fragiles.

L’adaptation de Morija

Le dialogue, indispensable avec tous les acteurs institutionnels est maintenu : direction régionale de l’hydraulique, Office national de l’eau et de l’assainissement (ONEA) en charge de la distribution de l’eau potable dans la zone urbaine et les secteurs non lotis autour de Ouagadougou. Cet ancrage local facilite donc le déroulement du projet et est particulièrement important dans ce contexte sécuritaire fragile.

Malgré l’instabilité politique au niveau des mairies et des institutions, on peut compter sur les chefs de village ou les leaders religieux avec qui il est essentiel de rentrer en discussion dès le début d’un projet. Ce sont des personnes-ressources importantes lors de changement politique car elles ont à coeur le bien des communautés qu’elles représentent, sont respectées et influentes. Elles sont une précieuse aide dans la médiation avec de nouveaux interlocuteurs.

Une des particularités de Morija est d’employer uniquement des locaux. Cela fait plus de 20 ans que Morija n’emploie plus d’expatriés. En plus de favoriser le renforcement de compétences nationales, cela apporte un vrai plus au niveau de la sécurité.

Morija s’est adaptée en renforçant aussi le suivi à distance, déjà développé au moment de la pandémie de Covid-19 même s’il reste essentiel de pouvoir aller sur le terrain visiter les projets en cours afin d’évaluer leur avancement. Une autre clef pour maximiser la sécurité des missions et leur pérennité est l’appui des populations locales et leur implication. Lorsque la population est bien intégrée dans un projet et qu’elle participe aux changements de ses conditions de vie, l’action mise en place devient durable, bien que non souhaité, un arrêt brutal des activités ou un départ de la zone peut toujours arriver.

De manière générale, les membres des ONG ne sont pas particulièrement visés par les groupes armés. Les incidents se produisent très majoritairement dans les zones du Nord du Burkina Faso, où Morija n’a qu’un seul projet de santé, dans la ville de Kaya. Un plan de contingence a été créé pour ce centre de santé afin que le personnel puisse réagir dans l’urgence en cas d’incident. Des plans liés à la sécurité sont aussi en cours de rédaction pour les autres zones d’intervention. Le sentiment d’insécurité n’est pas ressenti de la même façon par tous, mais en discuter permet aux équipes de se préparer et de faire face aux évolutions de la situation.

Les ONG restent neutres dans ce conflit tout en travaillant au mieux avec les impératifs locaux. La neutralité des ONG est un fondement majeur et essentiel afin de conserver leur indépendance et de pouvoir opérer sur des terrains d’actions sans être associés à un camp.

Les autres impacts sur les projets

Ces tensions ainsi que les baisses de financement entrainent de nouveaux questionnements sur le projet. Les besoins en eau potable ne diminuent pas, au contraire, dans la zone d’intervention. L’arrivée de personnes déplacées internes crée un besoin supplémentaire pour la ressource et y répondre contribue également à la paix sociale sur la zone. Quelles sont les activités à conserver dans ce contexte ? Créer de nouveaux accès à l’eau est indispensable mais pour une action pérenne d’autres activités sont aussi à prendre en compte. Pour une bonne gestion des nouveaux ouvrages ou de ceux réhabilités, il faut travailler à la gouvernance du service avec les populations et les autorités locales. Afin de préserver la potabilité de l’eau, il est important de développer des latrines familiales et publiques. Ces ouvrages sont très attendus par la population urbaine qui a peu de moyens. Le redimensionnement des activités en raison de la baisse des financements s’est fait en étroite collaboration avec les acteurs sur le terrain. Il était indispensable d’avoir une discussion multipartite pour que tous les points de vue puissent être entendus et que les solutions trouvées satisfassent tout le monde. Sur place, la préoccupation principale est de pouvoir réaliser un maximum d’infrastructures pour améliorer la situation de la population, et moins les actions d’accompagnement (formations, sensibilisation) qui sont parfois vues comme superflues. Pourtant en Europe, on pousse pour le maintien de ces activités essentielles à la durabilité des projets, et à ce titre, exigées par de nombreux bailleurs.

Malgré le contexte sécuritaire fragile du Burkina Faso, agir est possible. C’est un engagement fort mais nécessaire pour aider à améliorer les conditions de vie de sa population au milieu d’une crise sans précédent comprenant 2 millions de personnes déplacées internes. Il est encore tout à fait possible et de manière sécurisée d’y implanter des projets mais cela nécessite un réel engagement et une collaboration étroite avec les partenaires locaux pour garder une action pertinente.



1. Article Lettre pS-Eau n° 82


Hélene Ernoul
Morija
Email:
helene.ernoul@morija.org
Site internet: www.morija.org

Morija - Evian-les-Bains - France
 
 

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