retour imprimer © Lettre du pS-Eau 87 de Sep 2018

Maintenance en milieu rural: Vers un accès pérenne à l’eau


Bureau d’une Fédération en Éthiopie [© Inter Aide]

L'ONG Inter Aide met en place des projets d'appui à la maintenance des points d'eau en milieu rural dans 6 pays : Éthiopie, Malawi, Madagascar, Sierra Léone, Mozambique et Haïti. Zoom sur un outil de classification simple et réunion de ses différentes utilisations.

Le principal enjeu des programmes de maintenance est de trouver des solutions simples et adaptées aux spécificités de chaque zone, qui prennent en compte leurs caractéristiques topographiques, culturelles, institutionnelles ou historiques.
Au Malawi, en Sierra Léone et au Mozambique, la majorité des points d'eau constituent des puits creusés à la main ou des forages équipés de pompes manuelles. Les services de maintenance reposent essentiellement sur un réseau de réparateurs privés, habilités par le Ministère de l'Eau et formés pour réaliser les opérations d'entretien et de réparation. Ceux-ci peuvent s'approvisionner en pièces détachées grâce à un maillage de boutiques locales, en lien avec les fournisseurs des grandes villes.
En Éthiopie et à Madagascar, les projets se concentrent eux davantage sur une logique territoriale. Ils appuient les communautés et les institutions locales (services déconcentrés du Ministère de l'Eau en Éthiopie, mairies des communes rurales à Madagascar) pour mettre en place les mécanismes de gestion et de maintenance des systèmes. Il s’agit essentiellement de captages de sources avec distribution par adduction gravitaire mais progressivement, les services s’étendent à l’entretien des puits et forages équipés de pompes manuelles. La préoccupation des équipes est d'arriver à évaluer, dans chacun de ces contextes, l’efficacité des stratégies mises en place pour des services de maintenance pérennes. Cependant, la mesure de cette efficacité est complexe, du fait de la multiplicité des indicateurs pouvant être utilisés. À ce jour, les équipes d’Inter Aide estiment que l'efficacité des services de maintenance doit s'apprécier au regard de l'évolution de l'état de fonctionnement des infrastructures existantes, au cours et au-delà du projet.

En Éthiopie. Une classification selon le niveau d'intervention
En Éthiopie, Inter Aide a mis en place un système simple de suivi, en lien avec les Fédérations d'usagers, pour un ensemble d'ouvrages à l'échelle d'un territoire (une commune rurale ou un district). Ce système est basé sur une catégorisation des ouvrages, essentiellement des captages de sources et des points d'eau desservis par des adductions gravitaires. L'originalité de cette classification réside dans le fait que celle-ci ne repose pas directement sur la fonctionnalité de l'ouvrage ou sur la nature des défectuosités, mais sur le niveau de réponse à apporter. En effet, l’important n’est pas tant de connaître l'état d'un système que de savoir si les représentants d'usagers et les acteurs locaux possèdent la capacité de trouver, dans leur environnement, les ressources nécessaires pour gérer et entretenir leurs points d'eau.

Six cas de figure ont ainsi été définis :
Catégorie A : Un système peut ne pas nécessiter d'entretien, ou bien juste un entretien léger qui peut être géré et supporté financièrement directement par les usagers.
Catégorie B : Cette catégorie inclut les ouvrages (fonctionnels ou non) qui nécessitent l'intervention d'une personne qualifiée disponible localement. Dans le cas de l'Éthiopie, il s'agit généralement d'artisans locaux qui ont reçu une formation leur permettant de prendre en charge de petites interventions (par exemple : réparer une fuite, refaire un peu de maçonnerie sur une dalle abîmée, changer un robinet, etc.). L'association peut donc, de façon autonome, faire appel à ces personnes disponibles localement et ainsi effectuer les opérations nécessaires.
Catégorie C : Cette catégorie correspond aux ouvrages (fonctionnels ou non) qui requièrent l'intervention d'une expertise extérieure à la commune rurale pour concevoir une solution pour résoudre le problème identifié et/ou pour sa mise en œuvre. Ces personnes peuvent être des prestataires privés ou des experts des services publics de l'eau (experts du Bureau de l'Eau du district, voire de la zone pour des problèmes plus complexes). L'intervention se situe donc au-delà des compétences disponibles à l'échelle de la Fédération, qui ne peut résoudre le problème seule. Celle-ci doit ainsi faire appel à une compétence externe, théoriquement disponible dans un environnement plus éloigné et dont les prestations peuvent être prises en charge financièrement par les usagers.
Catégorie D : Les ouvrages ne fonctionnent plus dans leur intégralité. Une partie, ou l'entièreté, de l'ouvrage nécessite d'être reconstruit. On parle de réhabilitation partielle ou complète de l'ouvrage. La mise en œuvre de ces opérations est hors de portée des usagers et de la Fédération, d'un point de vue technique ou financier. Leur résolution dépend d'une part de la capacité des acteurs locaux à se saisir d'opportunités pour financer et réaliser ces réhabilitations, et d'autre part, de l'existence de ce type d'opportunité (par exemple : enveloppes spécifiques du Ministère pour de la réhabilitation, actions d'ONG ou d'autres institutions pour financer et réaliser ce type d'opération lourde).
Catégorie E : Cette catégorie regroupe les ouvrages non fonctionnels et non réparables/non réhabilitables (une source qui s'est tarie, un forage dont les tuyaux sont tombés et ne peuvent pas être repêchés…). Ceux-ci ne peuvent plus être considérés comme des ouvrages permettant l'accès à l'eau (ce sont des « vestiges »). La seule option est de réaliser un nouvel ouvrage.
Catégorie X : Cette dernière catégorie comprend les ouvrages recensés mais qui n'ont jamais été diagnostiqués. Il n'y a jamais eu d'état des lieux complet pour ces ouvrages. L'analyse de cette catégorie est primordiale car elle fournit une indication sur la capacité des acteurs locaux à faire un état des lieux de leurs ouvrages. La réalisation d'un état des lieux constitue en effet un élément décisif pour initier un processus de maintenance, qu'il s'agisse d'une réparation ou de maintenance préventive.

Cette classification permet aux acteurs d'un territoire (ici la Fédération d'Associations d'usagers) d'obtenir une vision d’ensemble des infrastructures hydrauliques à un temps t sur leur territoire. Elle constitue également un outil de suivi qui permet de mesurer une progression et vérifier que les actions correctrices ont bien été entreprises.
Les Fédérations peuvent ensuite transmettre les résultats de ces suivis aux autorités de l’eau. Celles-ci, en compilant les informations de l’ensemble des Fédérations d’un district, peuvent alors avoir une vision assez précise et actualisée, chaque année, de la situation des ouvrages sur l’ensemble du territoire. Cet outil peut alors servir de feuille de route et d’instrument de planification. La classification permet d’identifier où se trouvent les besoins en termes d’appui externe, pour des ouvrages qui nécessitent des réhabilitations lourdes, voire pour identifier les zones où il est nécessaire de construire de nouveaux ouvrages.
La poursuite du suivi devrait confirmer les tendances observées et ainsi l’intérêt d’effectuer ce diagnostic. Si tel est le cas, l’approche pourrait être diffusée auprès d’acteurs institutionnels à une échelle plus large que celle des districts, où Inter Aide intervient. Le partage d’idées et les échanges entre collaborateurs – notamment via les ateliers organisés avec le pS-Eau – ont conduit à l’adoption de cet outil en interne et pour les programmes de maintenance des pompes en Sierra Léone. Il est progressivement mis en place au Malawi.

En Sierra Léone. Suivre l'entretien des pompes
De nombreux puits ou forages équipés de pompes manuelles ont été réalisés en milieu rural en Sierra Léone au cours de ces vingt dernières années. Ceux-ci ont notamment été mis en place au travers de programmes d'urgence menés pendant et après la guerre, qui s'est terminée en 2001. Une enquête conduite en 2010 à l'échelle de trois districts (soit près d'1/3 de la population du pays) a montré que sur un total de 2 859 points d'eau identifiés et visités, seuls 56% des ouvrages étaient aptes à fournir de l'eau potable et qu’uniquement 30% pouvaient garantir un tel service tout au long de l'année. Ces résultats sont liés à d’importants défauts dans la conception et la construction des ouvrages. Souvent réalisés hors période d'étiage, les puits ne sont pas assez profonds pour garantir une hauteur d’eau suffisante en saison sèche. L'absence de services de maintenance organisés entraîne une absence d’entretien régulier des pompes, qui deviennent progressivement hors d’usage.

Les programmes d'Inter Aide appuient les communautés et les acteurs locaux pour remettre les pompes défectueuses en état de marche et parallèlement, pour développer un environnement propice à l’amélioration de la durabilité des infrastructures hydrauliques. En effet, une fois les pompes remises aux normes, un entretien annuel permet de les faire fonctionner correctement pendant de nombreuses années, pour un coût annuel moyen abordable pour les usagers (10 à 15 euros/an couvrent le renouvellement des pièces d'usure ainsi que la prestation et le déplacement du technicien). L'enjeu est double : il est à la fois d'encourager les usagers à adopter une démarche d'entretien annuel et de mettre en place une offre de services adaptée et efficace pour réaliser ces entretiens.

Conjointement avec les bureaux des districts du Ministère de l'Eau, Inter Aide a appuyé la création d'un réseau de techniciens privés en charge de réaliser chaque année le démontage et l'entretien des pompes. À ce stade, 25 techniciens formés et homologués supervisent chacun entre 50 et 100 pompes, sur trois districts du nord de la Sierra Léone (Bombali, Karene et Tonkolili, soit une population rurale totale d'environ 1,1 million d'habitants). Ces entretiens sont réalisés sous forme de campagnes de maintenance, de septembre à janvier, à la période des récoltes durant laquelle les villageois disposent de ressources pour payer les interventions. Parallèlement, pour l'accès aux pièces d'usure, des collaborations ont été établies avec de petites épiceries locales pour permettre aux techniciens de s'y approvisionner. Le même système de classification que celui développé en Éthiopie a été utilisé afin de mesurer l'efficacité de cette stratégie. Une nouvelle catégorie a été ajoutée afin d’évaluer l'adhésion des usagers : la catégorie A+. Cette catégorie correspond aux pompes ayant fait l'objet d'un entretien annuel (contrairement aux pompes de la catégorie A). Des illustrations ont été conçues pour expliquer la classification aux techniciens ainsi que pour impliquer les chefs et leaders traditionnels. Certains chefs ont promulgué une directive rendant l'entretien annuel de la pompe obligatoire dans leur chiefdom. Cette grille permet d'établir des comparaisons entre zones mais aussi dans le temps (pour certaines zones). Sur les zones où des techniciens sont en place depuis 2012 (districts de Karene et de Bombali), 81% des ouvrages équipés d'une pompe manuelle sont en état de marche (ce taux n'était que de 41% en 2011). De plus, les observations dans le district voisin de Tonkolili confirment qu’il y a toujours une différence entre district couvert et non couvert par des services de maintenance : 109 pompes ont été remises en service après la campagne. Dans ces mêmes districts, le pourcentage de comités villageois disposant d'un point d'eau et faisant appel à un technicien pour un entretien annuel est aujourd'hui de 70% dans les chiefdoms où il a été rendu obligatoire et de 40% dans les autres. Les communautés qui effectuent un entretien annuel ont des taux de fonctionnalité de 100%, alors que celles qui ne font pas appel aux techniciens (ou pas régulièrement) sont à 64%. Tout comme en Éthiopie, ces bilans sont partagés avec les autorités de l’eau. Cette démarche a suscité l’intérêt du Ministère au niveau national, qui souhaite promouvoir ce modèle dans le reste du pays. Une collaboration et une participation plus active des ingénieurs des bureaux des districts du Ministère de l'Eausur est envisagée sur le suivi direct des techniciens.

Au Malawi. Un outil de suivi pour les institutions
Le premier programme dédié à la maintenance a été lancé par Inter Aide en 2002 au Malawi. En partenariat avec l'ONG locale BASEDA, il a été étendu à la moitié du pays. Les comités et usagers de près de 22 000 puits/forages équipés de pompes manuelles peuvent maintenant faire appel à 425 techniciens réparateurs opérationnels et aux 175 boutiques partenaires vendant les pièces détachées de pompes Afridev (le standard au Malawi). 5,5 millions d’usagers sont concernés. Les études comparatives montrent que le taux de fonctionnalité des pompes, de 56% en l’absence de services de maintenance, est passé à 84%.

Si un tel outil de classification des ouvrages n'est à lui seul pas suffisant, il reste néanmoins simple, appropriable par les acteurs locaux et objectivable. La classification permet de vérifier dans le temps l’amélioration de l’état des ouvrages et peut constituer, à terme, un outil décisionnel pour les autorités locales de l’eau.

Ces projets sont financés par l'Ue, l'AFD, les agences de l'eau Seine Normandie, Artois-Picardie, Rhône-Méditerranée-Corse, la Ville de Paris, la métropole de Lyon, la Métropole Aix-Marseille-Provence, le Syndicat de l'eau du Dunkerquois, la Communauté d'agglomération du Pays de Saint-Omer, la ville de Gisors ainsi que des fondations et entreprises partenaires.



L’application de cette grille de classification sur une centaine de Fédérations appuyées par Inter Aide dans différents districts (ou Woredas), regroupant environ 500 ouvrages, a permis de mesurer qu’entre 2016 et 2017 la proportion de "A" a nettement progressé : de 34% en 2016 à 58% en 2017. La progression de ce pourcentage tient aussi au fait que la proportion d'ouvrages "X" (non visités) a diminué. Sur le district de Daramalo par exemple, une comparaison sur trois années auprès de 9 Fédérations (106 ouvrages) a permis de mesurer une évolution de catégories "A et B" de 35% à 90%, et une réduction du pourcentage de points d'eau "C et D" de 20 à 3%. Le nombre d'ouvrages pour lesquels aucun état des lieux n'avait été réalisé est passé de 45% à 7%.


Mathieu Métois, François Bourgois
Inter Aide
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Email:
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