retour imprimer © Lettre du pS-Eau 84 de Oct 2017

Bangladesh: Dans un bidonville de Dacca : tester la gestion durable d’un bloc sanitaire par une entreprise sociale


Avant: Bloc sanitaire avant réhabilitation [© Eau et Vie]

Après: Bloc sanitaire rénové [© Eau et Vie]

Dans les bidonvilles, l’absence de réponse organisée aux besoins des populations est chronique. Depuis 2008, l’ONG Eau et Vie intervient dans ces quartiers afin d’améliorer les conditions de vie des habitants. Depuis 2016, l’introduction d’un nouveau modèle de latrines et sa gestion sont testées.

Dans les pays en voie de développement, la concentration de la pauvreté, l’absence de planification urbaine et la vitesse d’accroissement des bidonvilles limitent la capacité de réponse des services municipaux aux besoins des populations. Les questions foncières, très sensibles, ainsi que les coûts élevés des infrastructures dissuadent les opérateurs publics d’eau et d’assainissement d’investir dans ces quartiers émergents. Pour remédier à ces carences, des petits opérateurs privés ou revendeurs illégaux proposent des services à un coût plus élevé et parfois exorbitant. L’exclusion des quartiers précaires impacte quotidiennement les populations d’un point de vue social (déscolarisation, prolifération des maladies), économique (coût élevé de l’eau, diminution du temps de travail) et environnemental (eaux noires, canalisations obstruées).

Depuis 2008, l’ONG Eau et Vie développe une approche globale qui vise à améliorer les conditions de vie des habitants de ces quartiers en promouvant leur inclusion via l’accès aux services de base : alimentation en eau potable à domicile, gestion des déchets et assainissement. Ces services sont assurés par une entreprise sociale créée localement, dont les employés sont issus en majorité du quartier. En parallèle, une association locale prend en charge les activités complémentaires de manière non lucrative (sensibilisation à l’hygiène, formation de brigades de pompiers volontaires, renforcement communautaire, incubation des nouveaux services).

Cette approche innovante permet de mobiliser les habitants, acteurs directs du développement de leur quartier, à leur juste place, c’est-à-dire en position d’appui et pas de gestion, l’expérience montrant que cela diminue le risque de conflits d’intérêt. Le projet s’inscrit dans la durée et a vocation à être repris par l’opérateur local, à l’issue d’une période de 10 à 15 ans.

C’est dans ce cadre qu’un projet pilote de réhabilitation de latrines est mené depuis 2016 à Bhashantek, un bidonville de Dacca, la capitale du pays. Eau et Vie y intervient depuis 2013 en raccordant chaque habitation au réseau d’eau potable et plus récemment en assurant la collecte primaire des déchets. Dans ce bidonville, la plupart des latrines, partagées par plusieurs familles (17 personnes par latrine en moyenne), sont insalubres : les eaux noires sont rejetées dans les étangs des environs, soit directement (latrine suspendue), soit après un cheminement incertain dans les allées du bidonville. En outre, les blocs sanitaires ne sont pas équipés d’un accès à l’eau et à l’électricité et sont souvent inadaptés aux femmes, aux enfants et aux personnes à mobilité réduite.

AVANT
Avant la réhabilitation, le bloc sanitaire, alors utilisé par 70 usagers, était constitué de trois toilettes en très mauvais état. Situé dans un environnement insalubre où les déchets solides s’accumulaient et les eaux usées n’étaient pas correctement évacuées, les risques de transmission des maladies et de pollution environnementale étaient très élevés. En outre, les mauvaises odeurs étaient permanentes et l’accès difficile en saison des pluies.

APRES
Le bloc sanitaire rénové comprend désormais :
• neuf latrines,
• deux urinoirs, dont un plus spacieux pour les femmes afin d’améliorer leurs conditions d’hygiène pendant les menstruations,
• deux espaces de douche pour améliorer l’intimité des usagers, qui avaient coutume de se laver en extérieur.

Des installations pour le lavage des mains des adultes et des enfants, équipées de savon, ont également été intégrées au bloc rénové.
Enfin, un dispositif de collecte d’eau de pluie a été installé pour assurer le nettoyage des parties communes.
Du jasmin a été installé à plusieurs endroits du bloc sanitaire. Outre l’intérêt esthétique, le jasmin permet de réduire les mauvaises odeurs et améliore le sentiment d’appropriation et de bien être des usagers qui sont désormais fiers de leurs toilettes.

Une solution technique in situ, basée sur le vermi-compost
La solution technique retenue est celle des toilettes Biofil, basées sur le principe de vermi-compostage. La partie liquide des déchets humains est filtrée avant infiltration dans le sol ou acheminement vers le réseau d’assainissement municipal si le sol est saturé, tandis que la partie solide est retenue et digérée par des vers dans un container situé hors sol en dessous de la latrine.

Cette technologie permet de réduire de façon très significative le volume de déchets humains à stocker, et par conséquent la fréquence de vidange des fosses, ce qui est crucial dans une ville où les infrastructures de collecte et de traitement des boues issues des fosses septiques sont pour l’instant inexistantes.

Un accès réglementé et facilité pour les personnes à mobilité réduite
L’accès au bloc sanitaire est réservé aux familles bénéficiant du service. Seules deux à trois familles (12 personnes maximum) ont accès à chaque latrine, celle-ci étant fermée avec un cadenas unique dont seules ces familles détiennent la clé.
Les usagers sont responsables de l’entretien de leur latrine après chaque usage. Ils ont été formés au préalable à l’utilisation de ces toilettes conformément aux spécifications des toilettes Biofil.

Un prototype de chaise pliante a été développé en collaboration étroite avec la communauté pour permettre aux personnes à mobilité réduite d’utiliser les latrines en position assise, tout en respectant l’usage habituel des autres personnes.
Le bloc sanitaire rénové est équipé d’une lampe solaire qui s’allume automatiquement à la tombée de la nuit, afin d’améliorer les conditions de sécurité des usagers, notamment celles des femmes.

Des conditions de sécurité améliorées
Le bloc sanitaire rénové est équipé d’une lampe solaire qui s’allume automatiquement à la tombée de la nuit, afin d’améliorer les conditions de sécurité des usagers, notamment celles des femmes. A noter que l’option solaire était moins coûteuse que le raccordement à l’électricité, le plus souvent piratée.
De plus, le bloc est un espace fermé par une grille verrouillée pendant la nuit, dont seuls les usagers ont la clé.

Une gestion pérenne du bloc sanitaire grâce à une entreprise sociale multi-services de proximité, créatrice d’emplois locaux
Pour assurer sa pérennité, le bloc sanitaire rénové est exploité par l’entreprise sociale Shobar Jono Pani (SJP) « L’eau pour tous » en bengali, créée en 2010 pour assurer un service d’accès à l’eau potable dans chaque maison du bidonville, ainsi qu’un service de collecte des déchets et d’assainissement. SJP assure également l’entretien du système de drainage permettant d’acheminer les eaux usées issues du bloc (douches, lavabos, urinoirs, etc.) et les eaux de pluie de la zone au réseau d’assainissement municipal.

Par ailleurs, l’eau utilisée par les usagers dans les toilettes et pour le lavage des mains est issue du réseau de distribution construit et exploité par SJP.
Enfin, les déchets générés dans l’enceinte du bloc sont collectés par les éboueurs de cette entreprise sociale chaque semaine. Les déchets collectés sont stockés dans une station de transfert en bordure du bidonville, construite et exploitée par la municipalité dans le cadre d’un accord signé avec Eau et Vie.

À la signature de leur contrat avec SJP, chaque famille s’engage à payer une redevance d’accès au service de latrines pour contribuer aux frais d’investissement du bloc, ainsi qu’une redevance de service pour couvrir les frais de gestion et de maintenance. Les redevances sont collectées chaque semaine chez les usagers par des employés de l’entreprise sociale. Une facture commune pour les trois services (latrines, eau potable et déchets) est un levier efficace pour assurer une gestion durable des installations, dans la mesure où le paiement de l’ensemble de la facture est la condition à l’accès à l’eau.

Un projet développé en étroite collaboration avec la communauté

La communauté a été associée et impliquée tout au long du projet. Ainsi, certains membres ont visité des latrines Biofil existantes en amont du projet pour évaluer l’acceptation de ce type d’installations techniquement adaptées au contexte local, mais peu courantes dans le pays. De plus, de nombreuses réunions ont permis d’échanger sur le contenu et l’aménagement du bloc afin que sa conception réponde au mieux aux besoins et attentes des futurs usagers. L’orientation des latrines a ainsi été adaptée pour respecter les coutumes musulmanes selon lesquelles les latrines ne doivent pas être orientées vers la Mecque.

Les habitants ont activement participé au nettoyage de la zone et au démantèlement des anciennes latrines. Ils ont également été impliqués tout au long des travaux de réhabilitation. Des volontaires issus de la communauté ont été formés et équipés (bottes, gants, etc.) pour assurer en toute sécurité l’entretien du système de drainage en cas de forte pluie (activité qu’ils effectuaient auparavant sans protection).
Enfin, la communauté a bénéficié de sessions de sensibilisation relatives au lavage des mains et à l’intérêt d’utilisation de latrines hygiéniques.

Premières conclusions et leçons à tirer
Ce projet pilote de réhabilitation de latrines sera étendu au reste du bidonville au cours des prochaines années. Un travail de plaidoyer auprès des autorités locales est en cours, pour qu’elles contribuent en partie aux frais d’investissement afin de remédier au manque d’infrastructures de collecte et de traitement des boues issues des fosses septiques.

Mis en service en avril 2017, ce premier bloc réhabilité a permis de réduire le nombre d’usagers par latrine tout en augmentant le nombre total d’usagers (99 au lieu de 79). Chaque latrine est désormais utilisée par 10 à 12 personnes, contre 26 usagers auparavant.

Outre l’amélioration des conditions de sécurité (les femmes peuvent désormais se rendre aux toilettes pendant la nuit) et la réduction des inondations grâce à la conduite de drainage mise en place, une meilleure hygiène devrait permettre aux ménages de réduire leurs dépenses de santé ainsi que l’absentéisme au travail et à l’école, augmentant potentiellement leurs revenus, sans compter le confort, structurant dans la vie quotidienne. En moyenne, la redevance liée au service de latrines, qui a été négociée avec la communauté, reste inférieure à 1,3% des revenus du foyer. L’impact du projet sur la santé des usagers sera évalué régulièrement, à partir des données de référence collectées avant la mise en service du bloc.

Les principales difficultés ont été rencontrées lors de la répartition des familles par toilettes du fait d’affinités ou de tensions entre certains membres de la communauté, contraintes sur lesquelles l’équipe de projet a peu d’emprise. Les personnes âgées et à mobilité réduite n’ont ainsi pas toutes pu bénéficier des latrines les plus accessibles. En outre, le nombre d’usagers par latrine n’a pas pu être totalement optimisé. Il est finalement compris entre 10 et 12, au lieu de 12 pour chaque latrine, comme initialement prévu. En effet, le bidonville d’intervention étant particulièrement dense, il est essentiel d’optimiser l’espace au maximum.

En fin de projet, une latrine supplémentaire a dû être construite à proximité du bloc rénové car il s’est avéré qu’une latrine individuelle située dans une habitation voisine du bloc serait condamnée du fait des travaux de réhabilitation. Malgré les efforts de l’équipe, il n’a pas été possible de faire bénéficier cette famille du bloc sanitaire réhabilité, en raison de vives tensions entre cette famille et une partie des usagers du bloc.

Les principales leçons à retenir pour la réhabilitation des prochains blocs sanitaires sont donc les suivantes :
• L’organisation des familles pour un partage des latrines sera une condition au démarrage des travaux,
• Une évaluation plus approfondie de l’impact potentiel du projet sur les habitations voisines sera menée en amont de la réhabilitation des prochains blocs sanitaires.


Claire Benveniste
Eau et Vie
Email: claire.benveniste@waterandlife.ngo
Site internet: www.eauetvie.ong

 

Collecte d’eau de pluie et espaces de lavage des mains [© Eau et Vie]

Prototype de chaise pliante pour faciliter l’usage aux personnes à mobilité réduite [© Eau et Vie]

Implication de la communauté lors de la conception du bloc sanitaire réhabilité [© Eau et Vie]

Signature du contrat par une usager du bloc de latrines [© Eau et Vie]
 

©Lettre du pS-Eau 84 de Oct 2017

   © pS-Eau 2017