retour imprimer © Lettre du pS-Eau 77 de Apr 2015

Cambodge: Dans la région d'Angkor, Concilier patrimoine et besoins en eau des populations


Le taux d’accès de la population de la région à l’eau potable n'est que de 30 %. [© Apsara]

Concilier les enjeux de la préservation d'un site inscrit au patrimoine mondial de l'humanité et ceux de l'accès des populations à l'eau potable et à l'assainissement, telles sont les missions confiées à l'Autorité pour la protection du site et l'aménagement de la région d'Angkor (Apsara). De nombreux partenaires français se sont mobilisés pour améliorer la gestion des eaux de surface afin de préserver les ressources en eau et identifier un projet d'accès à l'eau et à l'assainissement.

Depuis le classement du site d'Angkor au patrimoine mondial par l'Unesco en 1992, sa gestion et sa protection sont confiées à l'autorité publique Apsara, maître d'ouvrage des études et des travaux. Face aux difficultés en matière de gestion de l'eau (aussi bien pour les monuments que pour les populations locales), une large étude réunissant de nombreux partenaires français va être conduite en 2015 - 2016 dans le cadre du Projet d'amélioration de l'assainissement et de la gestion des eaux dans la région d'Angkor (Paagera). Initiée par l'Association des Amis d'Angkor en partenariat avec le SIAVB, cette étude désormais appuyée au plan technique et financier par le SIAAP et l'AFD a pour objectif de sauvegarder au mieux le paysage culturel et l'environnement d'Angkor, et améliorer les conditions de vie des populations.

L'eau est visible partout dans le paysage de cette région. Il y a trois rivières majeures, celle de Siem Reap, qui prend sa source dans les monts Kulen ainsi que les rivières Roluos et Pourk. Les nombreux canaux présents sur le site datent en grande partie de la période angkorienne. Ils remplissent des fonctions diverses (alimentation des douves et des Barays des temples – de grands bassins de retenue), et servent également à l'irrigation agricole.
Les ouvrages hydrauliques stockent d'importants volumes d'eau et régulent sa circulation. Des barrages et vannages ont été restaurés, ou construits, pour compléter le fonctionnement de ce système ancestral.

Avec le développement du tourisme de masse sur les sites d'Angkor mais aussi avec l'accroissement rapide de la population de la ville de Siem Reap, la demande en eau augmente et les forages privés se multiplient pour alimenter les hôtels qui accueillent trois millions de touristes chaque année. Les ressources souterraines sont fortement sollicitées.
La préservation de la nappe phréatique constitue un axe central dans la protection du parc car les changements de niveau peuvent avoir des conséquences négatives sur la stabilité des temples. Le rapport financé par l'agence de l'eau Seine Normandie et réalisé par Hydratec en 2012 explique le phénomène et en démontre l'importance. Le sable sec n'est pas un matériau apte à supporter de lourdes charges, car en l'absence d'humidité les grains de sable se dissocient les uns des autres, contrairement au sable mouillé. Il a été démontré que les concepteurs des temples avaient identifié les endroits où les eaux souterraines étaient proches de la surface. Ils ont inventé le système des douves pour assurer une fonction de barrières hydrauliques et maintenir un niveau de nappe élevé près des monuments.

Mieux comprendre pour mieux agir
Jusqu'en 2014, des stations de mesure non équipées en télétransmission étaient utilisées pour gérer le système hydraulique. Certaines étaient difficiles d'accès pendant la mousson. Les vannages, manœuvrés manuellement, sont également difficiles d'accès, voire inaccessibles en période de crues pour certains.

Pour optimiser le fonctionnement du systè-me, l'Apsara, avec l'appui du Paagera et plus particulièrement de Véolia(1), a installé en 2014 un nouveau système de télémétrie harmonisant les équipements en place. Ces nouvelles stations de mesure (au nombre de 20) autonomes en énergie envoient régulièrement les mesures vers une centrale de données. Ces données de pluviométrie et de montée des eaux fournissent d'ores et déjà des informations précieuses pour la gestion hydraulique du parc d'Angkor. La collecte et l'analyse des données, ainsi que la réalisation de cartes en SIG (Système d'Information Géographique) seront les outils principaux pour mieux gérer les phénomènes.

L'Apsara souhaite également télégérer certains vannages et la pertinence de cette perspective fera l'objet d'une évaluation dans le cadre de l'étude en cours.

Les dernières crues majeures ont eu lieu en 2000, 2009 et 2011. La déforestation en amont entraîne une augmentation des crues et donc des inondations, ainsi que leur fréquence. Pour Siem Reap, les dommages causés par la crue de 2011 aux infrastructures publiques ont été estimées à 15 millions de dollars US, sans compter les dommages subis par les commerces et les habitations. De plus, la submersion du réseau d'assainissement est source de pollutions consécutives au déversement des eaux usées dans les rues (Hydratec, 2012).

Grâce aux résultats de l'étude engagée, le département de l'eau de l'Apsara pourra optimiser la gestion des étiages (niveau les plus bas des cours d'eau), des inondations dans les villages et dans la ville de Siem Reap tout en considérant les enjeux liés à l'affaissement des temples.

Un faible taux d'accès aux services

Dans l'ensemble du Cambodge en milieu rural, le taux d'accès de la population à l'eau potable est de 30 % et à l'assainissement de 27 %. Dans les bourgs ruraux et les villages, lorsque l'assainissement existe , il est plutôt de type autonome : le ménage est équipé de latrines pour collecter urines et excrétas et d'un puisard pour collecter les eaux domestiques (cuisine, douche, vaisselle). La vidange des latrines est effectuée plusieurs fois par an par des artisans souvent faiblement équipés. Les boues de vidange sont très rarement évacuées vers des centres de dépotage et donc peu traitées.

Dans la province de Siem Reap, les chiffres sont parlants : seuls 4,5 % des ménages auraient accès à des ressources en eau améliorée et 73 % n'ont pas de toilette.
L'accès à l'eau potable et à l'assainissement (liquide et solide) est également très insuffisant dans le parc d'Angkor, où la population est l'une des plus pauvres du pays. Beaucoup de familles cultivent le riz, toutefois, la production annuelle demeure insuffisante pour la consommation familiale. Selon une étude datée de 2007, les revenus mensuels moyens par habitant étaient de 24 à 30 dollars américains (soit de l'ordre d'un dollar par jour).

Grâce à l'étude, un diagnostic des besoins des villageois en termes d'accès à l'eau potable, à l'assainissement liquide et à la gestion des déchets sera disponible et les zones prioritaires, notamment là où les taux d'accès sont les plus faibles, mais également où la ressource est en danger (pollution, surexploitation) identifiées.

En parallèle,le Paagera élaborera et mettra en œuvre un projet pilote d'accès à l'eau et à l'assainissement dans plusieurs villages pour assurer des services de bases aux populations du parc d'Angkor et contribuer au maintien de la qualité de la ressource.


1. Veolia a notamment mobilisé ses équipes pour former à l'installation et l'exploitation des instruments de télémétrie.


Cléo Lossouarn
chef de projets, SIAAP
Email:
cleo.lossouarn@siaap.fr

Cécile Laval
volontaire Apsara
Email: laval.cecilejuliette@gmail.com
Site internet: http://www.autoriteapsara.org

APSARA - Siemreap - Cambodge
SIAAP - Paris - France
 

Trois millions de touristes sur le site d'Angkor chaque année accentuent gravement la pression sur les eaux souterraines. [© B. Willinger]
 

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