retour imprimer © Lettre du pS-Eau 70 de Oct 2012

Eclairage sur une crise multimensionnelle

Le point de vue d'Eau Vive: Orienter la coopération vers l'appui à la gouvernance locale

Depuis mars 2012, le Mali a sombré dans une crise sociopolitique, sécuritaire et humanitaire sans précédent. Un pays coupé en deux, un Etat désagrégé, des milliers de personnes déplacées vers le sud et les pays voisins, une nation qui doute de sa propre existence et de son identité avec l'absurde opposition d'un Sud fertile à un Nord problématique. Les causes les plus apparentes masquent des raisons plus anciennes et profondes auxquelles il importe plus que jamais et de façon urgente d'apporter des réponses.

Les causes historiques, socio­lo­gi­ques et géopolitiques de la crise qui affecte aujourd'hui le Mali, et toute la zone saharo-sahélienne, sont complexes et nombreu­ses. Parmi les facteurs aggravants, on peut citer la guerre en Libye, qui a entraîné le retour au pays de centaines de Touaregs aguerris, armés et emprunts de revendications exacerbées par des années d'exil, le rôle peu clair de certains pays voisins dans la gestion du fondamentalisme religieux, et les lacunes du développement du Nord Mali.
Autre facteur non moins important, le faible degré d'application des accords de paix de 1991 puis de 2006 avec la rébellion touareg, et l'échec du dialogue et de la communication politiques, sur ces accords de paix notamment, pour sensibiliser la population à la necessité d'une approche globale dans la gestion du pays afin de mettre fin aux rivalités régionales et ethniques.

Mais au-delà de la question touareg, la crise malienne, et plus généralement l'instabilité sahélienne, s'enracinent dans deux problématiques plus profondes : d'une part, la pauvreté grandissante des populations, avec un fossé de plus en plus marqué entre zones urbaines et rurales, et un fort exode rural ; d'autre part, la fragilité des structures étatiques et de la cons­truction démocratique ainsi que l'échec de la décentralisation.

Dans le Nord du Mali d'abord, pauvreté grandissante et présence insuffisante de l'Etat ont permis aux trafics en tous genres de se développer et aux groupes salafistes de s'implanter progressivement. Bien que la population malienne ait toujours pratiqué un islam modéré, les extrémistes ont trouvé là un terreau propice à leur développement en apportant des moyens substitutifs aux populations pour améliorer leurs conditions de vie, des moyens que personne ne leur avait jusqu'à présent proposés. Telle a été leur stratégie depuis une décennie.
Dans le reste du pays également, pauvreté, faiblesse de l'Etat et du monde politique, mauvaise gouvernance et échec de la décentralisation, ont conduit à la situation que l'on connaît aujourd'hui.

L'avenir du Mali est d'abord entre les mains des Maliens eux-mêmes
L'aide au développement, telle que pratiquée jusqu'à présent, a aussi sa part de responsabilité dans ces fragilités : affaiblissement de l'appro­che filières, abandon de la priorité donnée à l'agriculture, abandon des zones rurales, politique d'aide ultra-sectorisée et plaquée de l'extérieur, etc. Les re­pré­sentants du ministère des Af­fai­res étrangères et européennes français sont aujourd'hui les premiers à reconnaître, et c'est à sa­luer, la né­cessité de revoir les paradigmes de l'aide au développement et de la concevoir en accompagnement de projets nationaux et non en carcan imposé de l'extérieur.

La situation que traverse le Mali, avec les risques de déstabilisation de la région qu'elle comporte, est en partie une crise de la capacité de gouvernance des Etats-Nations post indépendances et du difficile apprentissage de la démocratie. Il apparait donc urgent pour ces pays de renaître avec un projet de société construit et porté par tous, avec ou sans appui extérieur. C'est en cela que la crise au Mali est d'abord l'affaire des Maliens et qu'aucune solution durable n'est envisageable ni possible en dehors des forces sociales, économiques, politiques, culturelles et militaires locales, les appuis extérieurs n'intervenant que pour appuyer, con­seiller et accompagner une dynamique locale portée par les acteurs locaux eux-mêmes.

Circonscrit à ce rôle, l'appui des partenaires de développement des pays du Sahel est cependant plus que jamais nécessaire, pour accompagner d'une part le renforcement de la démocratie et la construction d'un Etat de droit et pour contribuer d'autre part à répondre aux besoins criants en services essentiels des populations. Les processus de décentralisation engagés dans la plupart des pays africains au cours de ces dix dernières années ont permis la création de territoires avec une libre administration par des instances élues et le transfert d'un certain nombre de compétences au niveau local. Si, sur le principe, cette décentralisation rapproche les citoyens des centres de décisions, il reste que dans la pratique, les communes sont parfois laissées à elles-mêmes sans décentralisation des ressources financières et techniques et sans personnel politique local averti, doté d'une vision, et compétent pour l'animation de territoire. S'ajoute à cela l'analphabétisme des citoyens et l'insuffisance de la culture politique sur les enjeux de la démocratie, de la citoyenneté, de la cohésion sociale, de la justice et de la paix en tant que fondamentaux du développement économi­que et social. Pour les populations, la décentralisation se résume le plus souvent à l'établissement des actes d'état civil et à de la routine administrative.

Renforcer les capacités de la société civile
L'ancrage de la démocratie et son appropriation par les acteurs locaux passera par le renforcement des capacités de la société civile et des collectivités territoriales. C'est là que réside l'urgence aujourd'hui et que les partenaires du développement ont un rôle d'accompagnement fondamental à jouer. Il importe plus que jamais :
– d'investir dans la formation du personnel politique local afin de fournir aux institutions démocratiques des ressources humaines compétentes, averties des enjeux d'une gouvernance efficace et transparente, tant au niveau local que national, et animée d'un souci de “redevabilité“ (formation au cadre législatif, aux rôles et responsabilités des acteurs du territoire, à leurs droits et devoirs envers les administrés…) ;
– d'accompagner les commu­nes dans la recherche des ressources techniques et financières nécessaires à l'exercice de leurs fonctions (mobilisation de ressour­ces fiscales et économiques lo­ca­les, mobilisation de budgets extérieurs, recrutement de personnel technique, etc.) ;
– de sensibiliser les citoyens à leurs droits et devoirs, aux enjeux de la démocratie, de la citoyenneté et de la cohésion sociale et inscrire leur participation dans les instances de gouvernance ;
– d'accompagner la société civile dans sa structuration et la former pour lui donner les moyens de devenir force d'interpellation et de proposition auprès des élus locaux et nationaux.

La structuration et la formation de services techniques communaux eau et assainissement, l'initiation des élus à la compréhension et à l'appropriation des compétences transférées par la loi de décentralisation, l'accompagnement de la commune dans son rôle de maître d'ouvrage, etc., seront autant de moyens de renforcer la responsabilité locale vis-à-vis de la fourniture des services aux citoyens. Ainsi, la fonction de maîtrise d'ouvrage de la commune sera davantage valorisée et effectuée dans un souci de “redevabilité“ permettant à l'institution communale de gagner en légitimité aux yeux des citoyens et des autres parties prenantes (société civile, appareil d'Etat, partenaires techniques et financiers, etc.).

L'élaboration et la mise en place de plans communaux d'accès à l'eau potable et à l'assainissement fournira à chaque territoire un cadre de pilotage de son développement à moyen/long terme ainsi qu'une meilleure lisibilité de son investissement. La mise en place des orga­nes de gouvernance locale de l'eau et de l'assainissement (commission communale de l'eau et de l'assainissement, association d'usagers des forages, etc.) confortera les élus dans leurs rôles, confirmera leurs droits, leurs devoirs et leurs responsabilités envers leurs administrés. Ces organes incluront statutairement la participation des usagers, de manière à susciter leur prise de conscience de leur force d'interpellation, de proposition et de contrôle de l'action publique locale.

Une crise est rarement définitive
La mise en synergie des acteurs du territoire impliqués dans la gestion de l'eau et de l'assainissement et la mise en place de cadres contractuels de leurs rôles et responsabilités réciproques (usagers, communes, direction régionale de l'hydraulique, entreprises de forage, artisans réparateurs...) permettra non seulement de pérenniser le service, mais également de créer une dynamique de structuration de la filière applicable à d'autres secteurs du développement territorial.
Au nom de la solidarité internationale, il apparait urgent d'aug­men­ter le niveau de mobilisation des acteurs et des moyens de la coopération au service d'une gouvernance locale efficace, absorbant du coup les frustrations des populations liées à l'absence ou à l'insuffisance de réponse à la demande sociale ainsi que celle d'une perspective de bien-être partagé. De ce fait, la coopération décentralisée peut être un puissant moyen de partager à l'échelle mondiale les idéaux de solidarité mais aussi les conditions de bien-être matériel et moral.

Aucune situation de crise n'est linéaire ni définitive. Elle est évolutive et réversible à condition d'en comprendre l'origine et de traiter ses causes et non uniquement les conséquences.

Le changement de paradigme nécessite de sortir des sentiers battus en matière de relations entre parties prenantes : appareil d'Etat, société civile, secteur privé, autres composantes nationales et partenaires techniques et financiers. La décrispation de ces relations est une des clés du succès.


Virginie Bineau
directrice du développement
Eau Vive
Site internet:
www.eau-vive.org

Jean-Bosco Bazié
directeur général adjoint
Eau Vive
Email: jbbazie@eau-vive.org
Site internet: www.eau-vive.org

Eau Vive - Montreuil - France
Eau Vive internationale - Ouagadougou - Burkina Faso
 

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Latrine scolaire construite en juillet 2012 en partenariat avec Eau Vive dans le village de Orossagou, commune de Ségué, cercle de Bankass, région de Mopti. [© Eau Vive]
 

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