retour imprimer © Lettre du pS-Eau 67 de Oct 2011

Innovations techniques et sociales dans les quartiers périphériques

Mongolie: Assainissement à Oulan Bator


La sédentarisation croissante des populations nomades entraîne une forte urbanisation de la capitale mongole. Aujourd’hui, la moitié de la population habite la capitale, Oulan Bator.

Sur trois ans depuis 2009, Action contre la Faim (ACF) a étudié diverses options techniques et de gestion de service d'assainissement familial dans les quartiers périphériques de la capitale mongole. Les conditions climatiques extrêmes ont conduit à des défis techniques peu explorés tandis que des critères socio-économiques et culturels particuliers ont exigé des approches innovantes et appropriées.

La Mongolie affronte une urbanisation massive et inorganisée, marquée par la sédentarisation croissante des populations nomades. Aujourd'hui, la moitié de la population habite ainsi la capitale, Oulan Bator, dont une majorité des habitants réside dans les zones de Gers. Ces quartiers présentent la particularité de regrouper des types d'habitats mixtes : des tentes traditionnelles (la yourte mongole) juxtaposées à des logements bâtis.
Les habitants des Gers disposent de latrines précaires installées sur leur terrain. Plus de 170 000 latrines domestiques insalubres polluent ainsi les sols et les nappes. Lorsque la fosse est pleine, les habitants la bouchent et en creusent une nouvelle à côté. L'accès à l'eau est laborieux. La population s'approvisionne au kiosque à l'aide d'une carriole, même lors des très rudes hivers. Les usagers consomment moins de 10 litres d'eau par personne par jour. De plus, ils perpétuent des pratiques d'hygiène héritées de leur style de vie nomade, qui s'avèrent inappropriées dans les zones de population dense.
La prévalence d'hépatite A et de dysenterie ont ainsi fortement augmenté ces dernières années.
Depuis mars 2009, ACF conduit un projet de recherche opérationnelle afin d'identifier des solutions pérennes pour l'accès à l'eau et à l'assainissement dans ces zones. Ce projet est soutenu aux plans technique et financier par les agences de l'eau Seine-Normandie et Artois Picardie.
ACF s'est attaqué de façon simultanée à chaque étape de la filière du traitement des déchets humains ainsi qu'à chaque composante du système : technique, sociale, environnementale et économique. Le projet s'appuie sur deux approches conceptuelles : l'Ecosan (Assainissement écologique, pour réutilisation) et le Sanmarket (le Marché Assainissement). La conception des toilettes est centrale et conditionne sa réussite.
Un processus itératif de R&D et de tests pilotes auprès de certains ménages ont eu pour but de développer un produit vendable, satisfaisant les caractéristiques suivantes : sain, écologique, non consomma-teur d'eau, confortable (sans odeur), attractif, pratique (pour la vidange) et abordable.
L'objectif final est d'arriver à un catalogue d'offres de toilettes apte à satisfaire les différents types de sols et les attentes des usagers.

S'adapter aux spécificités locales
Grâce à un processus d'amélioration progressif basé sur plusieurs phases de tests de modèles de toilettes sans cesse améliorés, ACF a réussi à développer des écotoi-lettes confortables et facilement vidangeables répondant aux attentes des usagers. Ces toilettes sèches sont équipées d'un dispositif de diversion d'urine et d'options en terme de confort ou de réponse à des problématiques locales (par exemple : toilettes surélevées dans les zones où les sols sont inondables).
Le compostage in situ, chez les ménages, a initialement été tenté mais fut peu concluant. Une semi-centralisation des boues pour le compostage s'est imposée. Cela requiert toutefois des services de vidange et de transport. L'opérateur local UlaanBaatar (USUG) des services d'eau et d'assainissement fournit ce type de service occasionnel à l'aide de camions de vidange déversant de larges quantités d'eau avant d'aspirer le contenu de la fosse, trop solide pour être pompé en l'état. Ce système n'est ni économique ni pratique dans les ruelles des Gers.
Le design des toilettes a dû intégrer l'aspect facilité de vidange. Les écotoilettes surélevées ont une "fosse tinette", tandis que des modèles au sol « zip-zap » glissent sur un système simple de rails, libérant ainsi l'accès à la fosse, où un sac retirable collecte les excréta. La diversion d'urine limite les volumes à transporter. Une camionnette équipée bientôt d'une grue manuelle permettra de fournir un service de collecte économique.
ACF a donc opté pour un système de traitement des boues par compostage sur un site centralisé. Le tabou sur l'utilisation des excréta humains en Mongolie (contrairement à la Chine voisine) et le cli-mat extrême représentaient de gros challenges. Concernant le premier aspect, ACF mise sur l'utilisation d'outils marketing pour s'affranchir des barrières culturelles.

Pour s'adapter au climat, l'équipe a développé une unité de com-postage dans un container parfaitement isolé, utilisant pour sa ventilation le système du "puits canadien". Ce système de ventilation au moyen de tuyaux enterrés à 1,5 mètre de profondeur profite de l'inertie thermique de la terre pour maintenir, même par grand froid hivernal extérieur (- 35 °C), une température facilitant le processus de décomposition des excréta.
Ce point est fondamental pour produire un compost de qualité à un coût abordable, donc économiquement commercialisable. Les premiers tests semblent démontrer la faisabilité d'un processus de compostage tout au long de l'année. Une grande première en Mongolie ! A noter que l'ONG française AREED expérimente en parallèle la dessiccation des excréta, potentiellement intéressante dans ce climat sec et froid, pour produire du combustible.

Marketing et financement social
ACF a lancé une étude de marché pour le compost. Il en ressort que l'horticulture et les espaces verts sont des cibles à privilégier au moins dans un premier temps. Ces deux activités qui s'approvisionnent bien souvent en composts importés d'Allemagne, semblent pouvoir générer des débouchés importants pour un compost fabriqué localement. D'autres voies de valorisation du compost sont cependant étudiées, notamment en maraîchage (pomme de terre notamment). La production maraîchère locale est extrêmement limitée à Oulan Bator, en raison du climat, de la fertilité réduite des sols et des habitudes culinaires (la viande constitue la base de l'alimentation).
Cependant, au vu de l'urbanisation rampante et de l'adoption d'un nouveau style de vie, on peut envisager une demande croissante pour des légumes locaux (culture sous serres) et donc une demande croissante pour un compost de qualité.

Le projet s'attaque par ailleurs aux trois éléments de l'approche marketing de l'assainissement.
1 ) fournir les solutions : ACF met au point des solutions locales (écotoilettes, compostage) et tente d'identifier des entrepreneurs pour approvisionner le marché ;
2) créer la demande selon les préceptes du marketing social : enquêter sur les aspirations des usagers, démonstrations, évènementiels, site web, publicité, numéro vert affiché sur les écotoilettes... ;
3) financement social : une collaboration avec une banque verte locale aurait pour effet de développer des produits financiers permettant aux habitants des Gers d'acquérir les éco-toilettes. Un mode de subventions approprié pour réduire les coûts de production est également à l'étude.

Ce projet prometteur est à l'avant-garde de l'assainissement écologique en milieu périurbain, dans les climats froids et au-delà. A travers une approche écologique orientée vers les populations défavorisées, il s'attaque à une problématique de santé publique, tout en respectant le cadre des lois du marché. C'est novateur pour ACF et nombre d'autres organisations sur la façon d'aborder les défis de l'assainissement urbain et les échecs répétés de la dissémination des projets Ecosan de par le monde.

Les projets d'assainissement nécessitent du temps et une recherche qui aide à comprendre les facteurs qui influencent les comportements de la population ciblée et détermine la meilleure manière de les atteindre. L'argument sanitaire, comme on aurait pu initialement le croire, a en définitive peu joué dans la motivation des populations concernées par l'expé-rimentation mongole. En revanche, le confort apporté et la notion d'un statut social plus important conféré par la détention de toilettes de qualité ont «fonctionné». L'assainissement écologique doit répondre à une aspiration au progrès et à un service, et non demander un effort ou représenter un retour en arrière. Autres points d'importance, l'assainissement écologique doit intégrer d'entrée les aspects économiques et recourir, au-delà des habituels techniciens et hygiénistes, à de nouvelles compétences comme celles de spécialistes du marketing, du design, de la sociologie, etc.

Enfin, ce projet inclusif d'ACF cristallise la connaissance, l'intérêt et la contribution d'un large éventail de partenaires et experts : la municipalité, les autorités locales, des universités et centres de recherche (mongoles, chinoises, anglaises), les réseaux Ecosan, Unicef, des ONG, les banques de développement, internationales et locales, et les mécénats de compétences français (agence de l'eau, Veolia, chambres d'agriculture...). Un forum international sur l'eau et l'assainissement des zones de Gers, organisé à Oulan Bator par ACF, a réuni près 150 personnes. Puisse ce projet pilote aboutir à une solution diffusable à large échelle.


Nicolas Guibert
ACF

Julie Gauthier
ACF France
Email:
igauthier@actioncontrelafaim.org

Jean Lapègue
ACF France
Email: jlapegue@actioncontrelafaim.org

ACF - Paris - France
ACF - Ulaanbaatar - Mongolie
Municipality of Ulaanbaatar - Ulaanbaatar - Mongolie
 

Les écotoilettes surélevées en zone inondables ont une “fosse tinette“.

Promotion de l'offre d'assainissement lors d'une campagne de sensibilisation organisée par ACF.
 

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