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Quelles solutions pour l'Afrique?


article de presse Feb 2002
Ed. L'Express - Paris
Téléchargeable chez l'éditeur
Article:
par Françoise Monier, Yves Leers, Michèle Barrière

Plus de 300 millions d'Africains n'ont pas l'accès à l'eau potable. Un défi pour les distributeurs de cette matière première indispensable, réunis cette semaine en congrès à Libreville. Mais aussi une priorité pour l'aide internationale

«Dix-sept pays du continent africain manqueront d'eau d'ici à 2010. Déjà, aujourd'hui, plus de 300 millions d'Africains n'ont pas accès à l'eau potable. Et presque la totalité ne sont pas reliés à un système d'assainissement pour l'évacuation des eaux usées. Conséquence: 1 habitant sur 2 souffre de maladies dues à la pénurie ou à la mauvaise qualité de cette matière première indispensable.» Cette déclaration, signée par les représentants de 22 pays africains, en décembre 2001, lors d'une conférence internationale, à Bonn, était complétée par un appel pressant: l'aide internationale devrait être à la hauteur de la gravité et de l'ampleur des problèmes. Pour l'Afrique, sans eau, il n'y a pas de situation sanitaire normale ni de développement économique et social. Donc pas de stabilité politique assurée. Cette semaine, à Libreville, au Gabon, se tient le Congrès de l'Union africaine des distributeurs d'eau (Uade), la plus grande réunion des acteurs du secteur. Ce sont eux qui sont en première ligne pour construire les adductions, les réseaux, les usines d'assainissement. Même si la plupart des débats prévus à Libreville vont rester techniques, les industriels savent bien que l'effort à fournir dans les années qui viennent est crucial pour le continent.

Eau malsaine, pauvreté et maladies

La pénurie d'eau dans le monde, et plus particulièrement en Afrique, a trop souvent servi de thème à des grand-messes internationales où les gouvernements signent de belles résolutions qu'ils s'empressent d'oublier. Le Forum mondial de l'eau, qui s'est tenu à La Haye, en 2000, devait mettre en œuvre une politique mondiale de l'eau. On l'attend toujours. Le Conseil mondial, créé en 1994, à l'initiative de la Banque mondiale, a été accompagné par le Global Water Partnership, qui a lancé un programme d'analyses des pratiques des opérateurs et des distributeurs, pour les labéliser à l'intention des bailleurs de fonds. En attendant, les militants antimondialisation, réunis à Porto Alegre, avaient beau jeu de lancer, par la voix de l'Italien Riccardo Petrella, conseiller auprès de la Commission européenne, la «bataille de l'eau».

Pendant ce temps, la situation continue à se dégrader. Trop longtemps, on a estimé que l'eau était abondante dans ce continent - 17 cours d'eau importants, une centaine de grands lacs, d'immenses zones humides et des nappes phréatiques considérables. En dehors du Maghreb, d'une partie de l'Afrique de l'Est et de la Namibie, cette ressource ne manque pas. Seulement, selon la revue de géopolitique britannique Jane's, sur 4 000 milliards de mètres cubes qui coulent chaque année dans les fleuves et les rivières du continent, 4% seulement sont utilisés, faute d'infrastructures de distribution, d'institutions pour gérer, de réseaux. Les pluies tombent essentiellement sur les zones équatoriales, alors qu'une proportion importante du continent est aride ou semi-aride, avec des périodes de sécheresse qui peuvent durer deux ans ou plus. Là où l'on a déboisé brutalement, comme au Kenya, les forêts ne jouent plus leur rôle de régulation des eaux. A côté, en Tanzanie, la nappe phréatique, trop sollicitée, a baissé. Les eaux salées de l'océan, proche, s'y sont infiltrées, la rendant difficilement utilisable. Quand aux régions sahéliennes, on y puise largement dans les eaux souterraines. Mais, à cause de l'absence d'assainissement, celles-ci sont de plus en plus souvent polluées.

Résultat: la première cause de mortalité en Afrique, ce n'est pas le sida, ce sont les maladies transmises par l'eau. Avec, en tête, les diarrhées, redoutables quand elles ne sont pas soignées. Après vient le choléra, une maladie intestinale dont la bactérie prospère dans les marigots et les aliments souillés. A la fin de l'année dernière, il a tué plusieurs milliers de personnes au Nigeria. L'épidémie a surtout frappé Kano, la plus grande ville du nord du pays, une métropole de près de 1 million d'habitants. Là, l'eau est essentiellement distribuée par des colporteurs qui remplissent leurs bidons dans des canaux et des sources infectées. Mais l'Etat de Kano, incapable de mettre sur pied un réseau d'eau potable digne de ce nom, a refusé de voir venir le désastre. Déjà, au début de 2001, le choléra avait frappé les habitants de la côte orientale de l'Afrique du Sud. Auparavant, le mal s'était manifesté en République démocratique du Congo, à Madagascar, au Mozambique et en Zambie. Il peut revenir partout où les conditions sanitaires sont mauvaises. C'est-à-dire dans la plupart des grandes villes, où les égouts sont à ciel ouvert. Tandis que les autorités parlent, chaque fois, de «flambées provisoires», les médecins savent qu'il s'agit non seulement d'un problème sanitaire, mais aussi de pauvreté. Le paludisme et la dengue, transportés par des moustiques dont les larves se développent dans les eaux stagnantes, sévissent toujours dans la plus grande partie du continent. Ces dernières années, le paludisme a tué quelques centaines de milliers d'Africains. Enfin la bilharziose, véhiculée par des mollusques qui servent d'hôtes à un minuscule parasite, le schistosome, se multiplie partout où sont construits des barrages et des canaux d'irrigation. Des lieux où l'on vient également pour la pêche, la lessive, les jeux et les baignades. Selon les experts de l'Institut de recherche pour le développement (IRD), il suffirait de creuser des canaux parallèles et d'en assécher un quand l'autre est en service pour que les mollusques, vecteurs de la maladie, disparaissent.

Vers une privatisation des réseaux

Cependant, pour distribuer l'eau convenablement, dans des conditions décentes de salubrité, il faut de l'argent. Beaucoup d'argent. Haut conseiller du Programme des Nations unies pour l'environnement (Pnue) et vice-président du Programme solidarité-eau, Pierre-Frédéric Ténière-Buchot rappelle que l'aide publique au développement est en constante régression depuis dix ans: le 0,7% du PIB qui devait y être consacré - comme cela avait été décidé lors du Sommet de la Terre de Rio, en 1992, est devenu 0,32% pour la France et 0,22% en moyenne pour les pays de l'OCDE. Et même 1% pour le plus riche d'entre eux, les Etats- Unis. «On ne compensera pas cette carence par l'inflation d'études jamais mises en œuvre. Or sur le terrain, en Afrique, où la régression de l'aide publique se fait cruellement sentir, il n'y a pas que l'eau malsaine, la pauvreté et les maladies. S'y ajoutent une corruption record et des détournements, parfois au profit de partis politiques européens.» L'expert dresse un tableau sombre de la situation: «L'Afrique subsaharienne est de loin la plus mal lotie, et la dévaluation du franc CFA a été synonyme d'abandon. La fragilisation est générale, avec des pays en chute libre, comme la République démocratique du Congo.» A l'est, ce n'est guère mieux: désespoir dans la Corne de l'Afrique, régression constante dans des pays comme la Zambie et le Kenya. Pour Ténière-Buchot, «il faut choisir la démarche de progrès la mieux adaptée, varier les modèles, éviter les circuits longs propices à la corruption et se tourner vers des circuits courts, comme le font les organisations non gouvernementales».

Combien faut-il mobiliser? Voilà dix ans, la Banque mondiale avançait le chiffre de 180 milliards de dollars par an. Les différentes formes d'aide publique n'en rapportent que la moitié. D'où la nécessité de mobiliser des fonds privés. D'ailleurs, la Banque mondiale recommande de sortir l'eau du secteur public. Mais que s'agit-il de privatiser? La ressource ou les infrastructures? En fait, il n'est question pour l'instant que de la distribution et de l'assainissement. Les mêmes experts de la Banque mondiale font remarquer que les réseaux de la plupart des pays africains accusent des pertes de 50 à 70%, dues aux fuites de tuyauteries défectueuses. Ils soulignent que l'incapacité des Etats à assurer une distribution bien contrôlée fait de cette eau une denrée très chère pour les populations pauvres. Le Fonds monétaire international a même mis la privatisation des réseaux comme condition, dans une quarantaine de pays, pour obtenir un nouveau type de crédit, la «nouvelle facilité pour la croissance».

Appel à une mobilisation internationale

C'est donc là qu'interviennent les entreprises privées. Les trois grands groupes français de l'eau - Vivendi Water, Suez-Ondeo et la Saur, filiale du groupe Bouygues - sont bien implantés. Mais quel rapport entre la Société d'énergie et d'eau du Gabon (Seeg) - dont Vivendi est actionnaire à 51% et qui dessert à la fois en eau et en électricité 1 million de personnes, notamment à Libreville et à Port-Gentil, qui n'ont pas de problèmes pour payer leurs factures - et les systèmes inventés dans les townships d'Afrique du Sud pour permettre aux plus démunis d'obtenir un minimum vital? Dans certains secteurs de Johannesburg, ce sont des associations de quartier qui récoltent l'argent des factures. Une partie des habitants est ainsi en mesure d'avancer la somme pour celui qui ne pourrait pas payer temporairement. Vivendi et Suez ont aussi mis au point, sur le modèle de nos cartes téléphoniques, une carte à puce qui est débitée quand on prend de l'eau à la borne-fontaine du quartier. «Nous devons trouver des solutions nouvelles, en discutant avec les communautés locales, pour que l'eau soit payée moins cher», raconte Alain Mathis, directeur du programme Eau pour tous chez Ondeo. Une approche qualifiée de citoyenne par Jacques Labre, directeur à la direction des ressources en eau de Suez. Ainsi, des contrats très courts obligent les entreprises à former des cadres locaux pour leur permettre de prendre très vite le relais des expatriés. «En dehors de pays comme le Gabon, où le tarif paie les investissements, explique Alain Tronche, directeur du développement en Afrique de Vivendi Water, ailleurs, les sommes récoltées ne permettent de financer que l'exploitation et la maintenance. L'investissement lui-même doit être assumé par la puissance publique, qui, à son tour, fait appel aux bailleurs de fonds.»

C'est donc la communauté internationale qui est appelée à se mobiliser pour que l'eau soit accessible aux plus pauvres des Africains. De plus en plus, ceux-ci se déplacent vers les régions les moins sèches, y compris en passant dans le pays voisin. Une forme non armée de guerre de l'eau qui pourrait déstabiliser encore plus le continent. Mais, comme le note Ténière-Buchot: «Il ne sert à rien de régler la question de l'eau si l'on ne s'occupe pas du reste. Tout est lié, la pauvreté, l'analphabétisme, le sida. Si on ne s'attaque pas simultanément à tous les fléaux, l'Afrique restera en dehors de tout effort de développement. A quoi bon poser une étiquette sur une bouteille vide?»

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accès à l'eau (CI) (DT) (OP) , Afrique (CI) (DT) (OP)

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