retour imprimer

A Mexico, inégalités, gaspillage et réseau en ruine



article de presse Mar 2006 ; 1 pages
Aut. Joëlle Stolz
Ed. Le Monde - Paris
Téléchargeable sous format: PdF (90 ko)
Téléchargeable chez l'éditeur
Article:
Mexico a bien mérité d'accueillir le 4e Forum mondial de l'eau. La mégalopole latino-américaine - 21 millions d'habitants, 300 000 nouveaux arrivants par an - donne l'exemple de ce qu'il ne faut surtout pas faire sur les différentes questions inscrites au programme : comment préserver l'environnement, éviter le gaspillage, recycler les eaux usées, mieux approvisionner les consommateurs ?

La mégalopole a beau être gouvernée par la gauche, peu de villes du monde industrialisé sont aussi inégalitaires dans l'accès à l'eau. Dans sa partie nord-ouest, qui concentre espaces verts et quartiers résidentiels, elle coule en abondance, elle est claire, la pression est forte. A 1,56 peso le mètre cube (environ 11 centimes d'euro), les riches peuvent arroser sans états d'âme leur gazon, remplir leur piscine et laver les trois ou quatre véhicules rangés dans leur garage. Le sud-est de l'agglomération, plus pauvre, est aussi techniquement désavantagé. La pression y est faible, les coupures fréquentes, et l'eau du robinet a souvent une couleur jaunâtre peu engageante. Les uns vivent sur le même pied que les citadins de Houston, Texas, les autres sur celui de Lagos, Nigeria.

En théorie, les pauvres paient le même prix que les riches. En réalité, ils sont obligés d'acheter l'eau potable par bidons de 20 litres - que les riches achètent aussi parce qu'ils n'ont pas confiance dans celle qui coule du robinet. Le Mexique est l'un des plus gros consommateurs au monde d'eau en bouteilles, après les Etats-Unis et l'Italie. Luis Hernandez Chavez, petit commerçant d'Iztapalapa, s'estime mieux loti que d'autres habitants de ce vaste quartier populaire qui doivent faire des provisions de liquide pour une semaine entière de cuisine, de vaisselle et de lessive en remplissant tous les récipients disponibles dans la maison. "Comme la plupart de nos voisins, nous avons une citerne souterraine, ainsi nous ne manquons jamais d'eau, mais il faut la filtrer. Et, pour boire, nous achetons des bidons à 18 ou 20 pesos. C'est supportable."

Aux plus démunis, l'administration de Mexico assure un service gratuit d'eau potable par camions-citernes. Le chef du gouvernement du district fédéral, Alejandro Encinas, s'est déclaré opposé à toute privatisation de l'eau, "patrimoine inaliénable de l'humanité". La ville a cependant conclu des contrats sectoriels avec des sociétés privées - dont Bal-Ondeo, filiale de Suez-environnement - qui se chargent d'installer des compteurs, d'effectuer des réparations et de recouvrer les factures, mais ne sont pas libres de fixer les prix. Inférieurs à ceux pratiqués dans d'autres agglomérations mexicaines, ces tarifs encouragent surtout un gigantesque gaspillage. Quand, dans le reste du pays, à peine 20 % des eaux usées passent par une station d'épuration - en général si primitive qu'elle ne permet même pas le recyclage industriel -, la proportion est de 10 % dans la capitale. Il n'y a pas non plus de système permettant de recueillir et de traiter les eaux de pluie, qui disparaissent dans des égouts vite saturés. Et les conduites sont en si piteux état que Mexico perd, chaque jour, 35 % de son eau, soit l'équivalent de la consommation quotidienne de Berlin.

Cette politique ruineuse est de plus en plus critiquée, au nom de l'écologie et de la rationalité économique. Alors que, en 1910, pour une surface de 27 kilomètres carrés, la capitale mexicaine disposait de 1,5 mètre cube d'eau potable par seconde, aujourd'hui, pour 1 800 kilomètres carrés, elle n'en a que 63 mètres cubes. On estime ainsi que la Vallée de Mexico (le district fédéral plus l'Etat qui l'entoure) souffre d'un déficit de 780 millions de mètres cubes d'eau par an. Pour aller chercher toujours plus loin le liquide dont la ville a besoin, il faudrait investir 25 milliards de pesos chaque année, selon Jesus Campos, sous-directeur de l'infrastructure hydraulique urbaine de la Commission nationale de l'eau, la Conagua. Le quotidien Reforma note que l'ancien gouverneur de Mexico, Andres Manuel Lopez Obrador, champion de la gauche et grand favori de l'élection présidentielle du 2 juillet prochain, a préféré consacrer les deniers publics à des travaux "visibles pour tous les électeurs, mais qui ont surtout profité à la minorité propriétaire d'un véhicule : le second étage du périphérique".

Insatiable, la capitale mexicaine lorgne sur les réserves souterraines d'autres régions, qu'elle voudrait détourner à son profit, comme elle l'a fait il y a un demi-siècle avec la dérivation du Cutzamala, à des centaines de kilomètres plus à l'ouest. "Cela n'a fait qu'encourager les comportements aberrants. Car les gens vont vivre où il y a de l'eau, et une telle concentration de population est antinaturelle", affirme Adriana Matalonga, militante du Réseau écologiste autonome du bassin de Mexico. Comme d'autres groupes, le Réseau présentera ses arguments devant le Tribunal latino-américain de l'eau, durant le Forum. Il y a urgence : les nappes phréatiques sont pompées tellement vite que l'ancienne capitale des Aztèques, jadis construite sur un lac, s'enfonce au rythme de 50 centimètres par an. Les experts prédisent que la mégalopole sera confrontée, d'ici à 2015, à un "stress hydrique" majeur.

Joëlle Stolz (A Mexico)

Mots clefs:

accès à l'eau (DT) (OP) , conflit (DT) (OP) , marchandisation, privatisation (DT) (OP) , politique (DT) (OP)

Pays concerné:

Mexique (DT) (OP)

En cas de lien brisé, nous le mentionner à communication@pseau.org

   © pS-Eau 2021