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Pourquoi l'eau tue encore



Depuis l'apparition des premiers cas de choléra à la mi-octobre, la question de la distribution d'eau potable est au cœur des débats. Un secteur sans réglementation depuis de longues années.
article de presse Jan 2011
Ed. Courrier international - Paris
Téléchargeable chez l'éditeur
Article:
Il n'existe à l'heure actuelle aucune norme pour créer une entreprise de distribution d'eau potable. On peut même se passer de l'Etat, qui, selon toute vraisemblance, n'a aucun regard sur le secteur. Il est même inutile de s'adresser à la Direction du contrôle de qualité et de la protection du consommateur du ministère du Commerce et de l'Industrie (MCI) pour avoir la liste des entreprises spécialisées dans la vente d'eau potable. Seules vingt-six entreprises de Port-au-Prince figurent sur une liste établie depuis 2006 par le ministère du Commerce et la plupart n'ont ni adresse ni numéro de téléphone. “Nous avons dû suivre des camions pour avoir l'adresse de certaines compagnies”, explique Michèle B. Paultre, directrice adjointe de la Direction du contrôle de qualité du MCI.

Pourtant, lors d'une tentative de régulation du secteur de l'eau potable, le Laboratoire vétérinaire et de contrôle de qualité de Tamarinier, communément appelé Laboratoire de Tamarinier, avait dénombré une centaine d'entreprises de vente d'eau potable rien que dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince. “Des tests de laboratoire révélaient à l'époque que 80 % de cette eau en sachets ou en bouteilles représentaient une menace pour la santé des consommateurs”, rappelle un technicien de l'institution. Si quelque chose a changé depuis 2000, ce n'est sans doute pas pour le meilleur. Les entreprises de fourniture d'eau potable continuent de fonctionner sans aucun contrôle. “Tout dépend de la bonne volonté des investisseurs”, estime Gaétan Barrau, président-directeur général de Culligan, entreprise spécialisée et leader du traitement de l'eau.

Eau chlorée ou eau bouillie
Depuis l'apparition des premiers cas de choléra, à la mi-octobre, la question de l'eau potable est sur toutes les lèvres. Seule l'eau chlorée ou bouillie est recommandée par les spécialistes ou profanes intervenant dans les médias. Au grand dam des entreprises spécialisées dans la fourniture d'eau. “Il est injuste de mettre toutes les entreprises dans le même panier”, reconnaît un responsable du Laboratoire de Tamarinier. Il n'a pas tort. Certaines entreprises font de leur mieux pour ne pas mettre la vie de leurs clients en danger. “Ici, nous traitons l'eau par le système d'osmose inverse, explique Gaétan Barrau. En plus, l'eau utilisée par la compagnie est puisée à 250 pieds dans un puits situé sous la nappe phréatique. Cette eau n'est pas contaminée.” Sûr de la qualité de l'eau fournie à sa clientèle, le PDG de Culligan Haïti, filiale de Culligan international, précise que l'eau préalablement chlorée est déversée dans une citerne. “C'est la préfiltration.

Puis l'eau est transférée dans la salle de filtration. Là, on enlève les grosses particules. Les autres étapes consistent à purifier l'eau au moyen d'un filtre à charbon, d'un adoucisseur et de rayons ultraviolets”, ajoute-t-il. Ce processus de traitement est accompagné de tests réguliers effectués par le laboratoire de la Centrale autonome métropolitaine d'eau potable (CAMEP) et d'autres laboratoires nationaux et internationaux, pour s'assurer que l'eau ne présente aucun danger pour les consommateurs. Le nettoyage régulier des bouteilles est un autre volet important de la tâche quotidienne des techniciens de la compagnie.

Hormis Culligan, Industrie locale S.A. vante la qualité de la glace et de l'eau potable mises sur le marché. “Si notre eau n'était pas de bonne qualité, l'entreprise serait déjà fermée”, répond son directeur, Léopold Sabbat. Une soixantaine de camions portant le logo de l'entreprise entouré des mots “Frechè Lokal” font quotidiennement le va-et-vient dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince pour apporter de l'eau potable à des milliers de foyers et dans 600 kiosques. “Nous étions aussi l'un des plus importants fournisseurs d'eau potable aux ONG après le séisme du 12 janvier 2010. Trois ONG continuent de s'approvisionner chez nous ; les autres ont dû s'arrêter faute de budget”, note-t-il. L'eau en sachets a le vent en poupe depuis des années. Le responsable d'une des plus grandes entreprises de ce domaine qui a voulu garder l'anonymat dit produire pendant l'hiver près de 1,5 million de sachets d'eau par jour et le double en été. Il dit aussi utiliser, comme les autres compagnies, la méthode de traitement par osmose inverse. “Il n'y a aucun doute sur la potabilité de l'eau que certaines entreprises mettent sur le marché, le problème c'est la chaîne de distribution, que nous ne contrôlons pas”, fait-il remarquer.

Une régulation nécessaire
Nul besoin d'être expert pour constater que les institutions chargées de contrôler la qualité de l'eau vendue à la population ont longtemps failli à leur mission. “Il y a quelques années, j'ai reçu la visite d'une délégation du ministère de la Santé publique. Mais rien depuis lors”, rappelle le PDG d'une usine spécialisée dans la vente d'eau en sachets qui conseille aux autorités de créer un comité d'experts chargé d'établir des normes pour la commercialisation de l'eau potable. Le conseil de direction de Culligan est aussi favorable à la régulation du secteur. Le tableau n'est pas moins alarmant dans le secteur de l'eau en sachets. “J'ai abandonné cette activité parce que j'ai un jour surpris des gens qui, disposant des emballages de plusieurs compagnies, les remplissaient avec de l'eau non traitée”, explique un autre haut responsable d'une compagnie d'eau potable sous couvert d'anonymat.

Le Laboratoire de Tamarinier travaille déjà, de concert avec le MCI, sur un projet de contrôle du secteur de l'eau potable. “Cela consiste à faire des prélèvements dans tous les points de vente d'eau”, affirme Ernst Saint-Fleur, responsable du département de bromatologie et de toxicologie du laboratoire. Des mesures seront adoptées à l'issue du processus, dont la délivrance d'un certificat aux entités jugées en règle. Et les autres devront se conformer à cette réglementation. En attendant l'adoption de ce projet, un autre, concocté avec le soutien de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), est déjà en route. “Ce projet nous permet d'effectuer le suivi et le contrôle de la qualité de l'eau des hôpitaux et des ressources en eau de Port-au-Prince et des régions affectées par le séisme”, atteste Marguerite Vincent, microbiologiste et assistante chef de service au laboratoire. Un premier pas vers une longue route pour régulariser le secteur de l'eau potable, où le désordre est aujourd'hui la norme.
Jean Pharès Jérôme, Dieudonné Joachim 

Pays concerné:

Haïti (DT) (OP)

Editeurs/Diffuseurs:

Courrier international - Paris
    

Le Nouvelliste - Port-au-Prince - Haïti
    

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