retour imprimer © Lettre du pS-Eau 64 de Dec 2010

Haïti: Implication du secteur privé en zone urbaine: Une expérience pilote de gestion déléguée à Saint-Marc


Kiosque Cité Saintard à Saint-Marc (@Lysa)

Depuis octobre 2009, la gestion du réseau d'eau potable de la ville de Saint-Marc, en Haïti, a été déléguée par la Dinepa1 à la Sesam – Société des eaux de Saint-Marc – filiale haïtienne du groupe français Lysa. Ce projet innovant, qui s'inscrit dans la réforme sectorielle engagée depuis près de deux ans par l'Etat haïtien, expérimente la première délégation de service au secteur privé dans le pays.

Avec ses 130 000 habitants, Saint-Marc, ville portuaire située à 90 km au nord-ouest de Port-au-Prince, dans le département de l'Artibonite, est la troisième ville d'Haïti. Marquée par une urbanisation incontrôlée et un déficit en termes de ressources humaines compétentes et d'équipements fonctionnels, l'environnement y est assez défavorable et les conditions de vie difficiles.
L'habitat informel, l'irrégularité de la fourniture énergétique, le manque de sous-traitants compétents, la difficulté à approvisionner la région en matériels nécessaires, l'absence de culture de paiement des services et de système de paiement modernes, etc., sont autant d'obstacles au développement de services de base pérennes et fonctionnels.
De manière générale, et encore davantage depuis le séisme du 12 janvier 2010, c'est le pays tout en entier qui doit faire face à de grands défis, après 25 années de crises successives, une inertie due à un manque de conscience et de volonté politique, et des aides internationales qui ne sont pas toujours utilisées de manière adéquate.

L'intervention du secteur privé international, une alternative ?
La situation sanitaire de Saint-Marc est extrêmement précaire et encore récemment aggravée par l'épidémie de choléra, née dans le bassin voisin de l'Artibonite ; l'hôpital de Saint-Marc a reçu la moitié des premiers malades. Le service public de l'eau est minimal, celui de l'assainissement inexistant. Les ressources hydrauliques sont en danger, les opérateurs proches de la faillite.
Dans l'ensemble, les réseaux publics de distribution d'eau ne satisfont pas les besoins, faute d'une gestion adéquate. Le comptage de l'eau est inexistant, les rendements sont inconnus, la distribution est en général intermittente. Le réseau est en mauvais état, avec de nombreuses fuites du fait d'une maintenance non assurée, faute de ressources financières, techniques et humaines.
Le secteur souffre en effet d'une pénurie de personnels qualifiés, du technicien au cadre, due à une faiblesse de la formation locale d'une part, mais aussi au phénomène de «fuite des cerveaux» qui draine les compétences haïtiennes à l'étranger.

Dans ce contexte, l'implication du secteur privé international s'est présentée comme une alternative intéressante à expérimenter dans certains cas, et la ville de Saint-Marc a ainsi fait l'objet d'un programme pilote dans le cadre de la réforme sectorielle définie et mise en œuvre par la Dinepa et financée par la Banque interaméricaine de développement (BID).
Suite à des travaux de réhabilitation mal réalisés sur une partie du réseau, l'opérateur français Lysa et son partenaire haïtien, la Sesam, se sont vus attribuer la gestion déléguée du réseau d'eau de la ville de Saint-Marc pour une durée de 15 ans.

Pour Lysa, l'intérêt de ce projet est bien sûr de pouvoir transmettre à terme ses savoirs, ses responsabilités, et une gestion performante à la municipalité de Saint-Marc. Mais il s'agit aussi, de manière plus générale, de créer en Haïti des exploitations modèles et des centres de compétence, avec le soutien du secteur privé international, et la création de véritables partenariats, avec l'appui des bailleurs de fonds et la mise en œuvre de schémas de partenariat public-privé sur mesure, visant à atteindre les objectifs fixés en commun.

Au démarrage du projet, la Sesam et les Saint-Marcois ont eu de nombreux défis à relever en­semble pour rendre le service d'eau potable efficient, et penser un service d'assainissement. A leur arrivée, la ville de Saint-Marc ne disposait que de quelques heures de service irrégulier par semaine, et d'une eau de qualité médiocre. La mission de Lysa, à travers sa filiale Sesam, est de livrer à la ville de Saint-Marc un service d'eau potable continu 24 heures sur 24, avec une qualité contrôlée conforme aux normes définies par l'Observatoire de l'eau, en tenant compte des capacités d'analyse locales, et d'engager un projet pour l'assainissement et le traitement des eaux pluviales.

S'aligner sur les critères internationaux de qualité et d'efficacité
Aujourd'hui, après un peu plus d'un an d'activité, tous les clients de la Sesam sont desservis au moins 9 heures par jour, à heures fixes, et 30 % d'entre eux ont de l'eau 24 heures sur 24. L'eau est vendue par la Sesam 1,5 HTG (gour­des haï­tien­­nes : la monnaie na­tio­­nale) le bokit au kiosque, alors qu'elle est vendue entre 5 et 25 HTG par les vendeurs d'eau.
Les ventes d'eau en kiosque souffrent de la concurrence des ventes à partir des prises domiciliaires situées à proximité des kiosques. Le service de l'eau est facturé aux prises domiciliaires par Sesam à un tarif légèrement supérieur qui intè­gre l'abonnement et le prix du compteur. Le taux d'encaissement des factures pour les prises domiciliaires est aujourd'hui de 80 % à 6 mois.

Le réseau vétuste du centre ville est en cours de rénovation, la fin des travaux étant prévue pour fin 2011, afin de parvenir à une desserte de 100 % des clients en 24 h/24 et une eau potable sur la totalité du réseau. Une stratégie pour l'assainissement a également été élaborée. La progression des recettes du premier exercice suit le plan d'affaire prévu.
De nouveaux instruments sont expérimentés et concrétisés dans l'intérêt du secteur tout entier :
– un outil financier a été créé, dédié au soutien du secteur, pour prêter aux opérateurs de réseau d'eau et d'assainissement en monnaie locale avec pour garantie les flux de l'entreprise ;
– des modes de délégation de responsabilités à des groupes de clients organisés sont également expérimentés ;
– et la question de la perception patrimoniale du service de l'eau est explorée.

Avec l'assistance technique de Lysa, la Sesam met en œuvre une modernisation radicale de l'entreprise publique préexistante grâce à une coopération de terrain avec tous les acteurs locaux, selon un modèle original de gestion et de gouvernance des services d'eau potable et d'assainissement : le modèle AquaOrbi®. Ce modèle engagé à Saint-Marc consiste à conduire les entités en charge des services de l'eau et de l'assainissement des agglomérations moyennes au niveau d'efficacité professionnelle des standards internationaux : continuité et qualité de service, accès universel au service, performance économique, gestion transparente.

Répondre au plus vite aux besoins en assainissement
La démarche consiste à renforcer les compétences locales pour leur conférer une complète autonomie opérationnelle dans un équilibre économique indépendant d'aides extérieures, et en se rangeant du côté de ceux qui combattent la corruption.
Une épidémie brutale de choléra s'est dé­clarée à la fin du mois d'octobre dernier dans le département de l'Artibonite, à quelques km au nord de Saint-Marc. Il s'agit d'une maladie hydrique à effet très rapide, qui provoque des diarrhées sévères et des vomissements qui peuvent conduire à la mort par déshydratation.

La Sesam s'est mise à la disposition de la Dinepa pour faciliter l'approvisionnement en eau saine des populations affectées. Par mesure de protection, la Sesam a procédé à une chloration renforcée de l'eau du réseau de la ville. Elle a été associée au plan conduit par la Dinepa en aidant à la diffusion des messages, à la distribution du savon et des produits de désinfection.

L'OMS (Organisation mondiale de la santé) souligne que l'absence d'évacuation et de traitement des eaux usées contribue largement à cet état sanitaire inquiétant. Les excrétas humains en Haïti sont gérés sur une base individuelle, et les eaux usées (eaux grises) sont généralement déversées dans les collecteurs d'eaux pluviales. La Dinepa est en train de lancer un programme d'étude et d'investissement pour l'assainissement ; Saint-Marc en est l'une des villes pilotes.

Développer le recours à la coopération décentralisée
Au-delà de son appui dans le domaine de l'eau, LYSA souhaite également participer au développement local de la ville. Grâce à un partenariat avec l'AFD et l'ambassade de France, deux ingénieurs haïtiens ont ainsi suivi une formation à Montpellier (AgroParisTech-ENGREF). Lysa, Sesam, avec le soutien de la Dinepa, du ministère des Affaires étrangères, de l'AFD, de l'ambassade de France et de la BID, aident également la municipalité de Saint-Marc dans sa recherche de partenariats auprès de collectivités et d'agences de l'eau françaises.

La coopération décentralisée représente en effet aujourd'hui un outil majeur dans la reconstruction d'Haïti et dans la réalisation des Objectifs du millénaire pour le déve­loppement.
L'appui d'une collectivité et des agences de l'eau françaises permettrait à la ville de Saint Marc de renforcer ses compétences, de structurer ses services municipaux et de se doter d'outils de base afin, qu'en lien avec la Dinepa et le Comité interministériel d'aménagement du territoire (CIAT), elle puisse engager les prochains chantiers indispensa­bles à son développement :
– mise en place d'un cadastre, d'un schéma d'aménagement urbain, d'un plan de prévention des inondations et de drainage pluvial ;
– prise en considération de l'en­vironnement et de la gestion de la ressource en eau, définition d'un plan pour la réhabilitation du littoral ;
– prise en compte de la gestion globale du bassin versant ;
– élaboration d'un plan pour la collecte des déchets et leur traitement ;
– développement de l'activité portuaire ;
– développement des activités touristiques ;
– développement d'actions en faveur de la culture, de la jeunesse, de l'éducation et de la santé publique.

Cette démarche nouvelle pourra être adoptée pour la gestion d'autres réseaux en Haïti. Ainsi Lysa partage-t-elle son expérience pour qu'elle bénéficie aux projets ultérieurs.
L'exemple de Saint-Marc incarne l'ambition de la gestion déléguée : dépasser les blocages historiques et culturels générés par la mise en place d'une facturation des frais d'entretien du service au volume consommé, et faire de la Sesam un centre technique d'exploitation de la Dinepa, pilote pour expérimenter des méthodologies nouvelles et alimenter un partage d'expérience avec des cadres haïtiens.
D'autres modes de gestion, avec ou sans la participation du secteur privé, sont testés sur le territoire haïtien pour essayer d'éviter les problèmes rencontrés à Saint-Marc (investissements initiaux mal réalisés présentant un lourd handicap pour l'opérateur privé qui prend l'exploitation en charge) de type BOT pour concentrer les responsabilités construction/gestion déléguée.


1 La Dinepa, direction nationale de l'Eau potable et de l'Assainissement.


Delphine Benat-Rassat
LYSA France
T. + 33 (0) 4.67.79.00.56
Email: dbenat@lysagroup.com
Site internet: www.lysagroup.com

Francis Périneau
SESAM Haïti
Email: fperineau@lysagroup.com
Site internet: blog.lysagroup.com

 
 

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